JÉSUS PROPHÈTE DES PROPHÈTES
He 10, 1-10 ; Mc 6, 1-6
(10 février 1987)
Homélie du Frère Michel MORIN
|
I |
ls n'avaient pas tort, ces gens de Galilée, en déclinant ainsi la nationalité du Christ, la façon dont Il vivait, qui était son père, sa mère, ses proches et la mairie où Il avait été inscrit. Il y a toujours une façon de saisir l'autre, pas uniquement en fonction de ce qu'il apparaît, mais de ce qu'il est. Il a une patrie, il a un pays et il a, en principe un père et une mère connus et des relations. Ils avaient donc raison, ces Galiléens de comprendre que Jésus était vraiment l'un des leurs.
Et cependant "ils sont choqués" nous dit l'évangile, parce que Celui qu'ils cadrent ainsi de façon quelque peu administrative ne correspond pas au portrait qu'ils en ont. Il y a en Lui des éléments mystérieux, des éléments qu'ils ne saisissent pas, et spécialement deux : la sagesse qu'Il a, qui se manifeste dans ses discours, et également la puissance de ses mains. Jésus prêche depuis déjà quelque temps en Galilée, dans sa région. Sa parole attire les foules et ses mains guérissent les malades. Et ainsi se pose cette question qui devient d'ailleurs pour eux un scandale : "Qui est Celui-là ?"
Et Jésus ne fuira pas ce genre de réflexions, mais simplement Il dira : "Le prophète n'est jamais aimé chez lui." Non pas que Jésus se considère comme seulement un prophète comme ceux de l'Ancien Testament, mais justement par ce mot qu'Il emploie et qu'Il s'attribue, Il veut révéler à ces gens, qui ne comprennent pas d'ailleurs, qui Il est, au-delà des apparences, au-delà des caractères qui lui sont propres. De fait, un prophète est d'un pays, il a une famille, une parenté, voire un métier. Il fait partie des éléments visibles et repérables de ce monde. Mais ce n'est absolument pas suffisant pour décrire le prophète.
Car le prophète c'est celui qui vit si profondément chaque évènement, chaque situation personnelle ou collective qu'il voit, à l'intérieur même de cela ce que tous les autres ne voient pas. Le prophète, l'Ancien Testament l'appelle parfois "le Voyant" c'est-à-dire "celui qui voit dans les ténèbres", c'est celui qui révèle la lumière là où personne d'autre ne peut la voir. C'est celui qui va "signifier" le sens des choses, là où ces mêmes choses apparaissent dépourvues de sens. "Qui est-il celui-là ? Il n'est que le fils de Joseph, il est de Galilée, nous le connaissons".
Or, au creux même, au plus profond de cette apparence de cet événement du Christ, il y a une réalité spirituelle, et le prophète c'est celui qui va, d'abord, la connaître, ensuite la méditer, puis la proclamer. Et c'est pour cela d'ailleurs que le Christ, c'est "le prophète des prophètes". Ce n'est pas seulement un homme envoyé par Dieu pour signifier au monde ce qu'il est en train de vivre dans l'actualité. Même de ces événements, (pas seulement et pas d'abord dans le futur), mais le Christ est, au milieu du monde, à l'intérieur même des réseaux de vie du monde et de la société, Il est la source même de la signification, du sens et de la destinée du monde. Et c'est pour cela qu'Il n'est pas aimé.
C'est pour cela qu'Il n'est pas reconnu, car "le monde", Il le dira plus loin "le monde ne reconnaît que les siens". Il ne faudrait pas prendre cette parole uniquement dans un sens péjoratif, mais la comprendre peut-être avec cette autre parole de Jésus : "Ce qui est de la chair est chair, ce qui est de l'Esprit est Esprit !" si l'on s'en tient, dans la vie, uniquement à ce que l'on voit, à ce que l'on peut repérer ou à ce que l'on peut comprendre avec notre raison, si brillante soit-elle, tout cela c'est de la "chair", tout cela c'est la réalité du monde, pleine de richesse, pleine de profondeur, mais qui ne peut pas se suffire à elle-même. Et lorsque le Christ dit à Nicodème : "Ce qui est Esprit est né de l'Esprit", là Il révèle quel est le vrai sens de la prophétie. Il révèle qu'Il est Lui-même prophète, apportant au monde la source même de son cœur et la fin ultime de son existence et de sa destinée.
C'est ceci, je pense, que le Christ a voulu faire comprendre avec cette parole : "Le prophète n'est méprisé que dans sa patrie !" C'est-à-dire, si on en reste uniquement aux événements extérieurs, nous ne pouvons pas comprendre la signification intime et profonde de chaque chose. Cela est vrai pour nous, autant pour Dieu, que pour nous-mêmes, que pour les autres. Car nous aussi, nous avons "encadré" Dieu. Nous avons un portrait de Dieu, nous nous sommes tracé un visage de Dieu avec les évènements, avec les éléments qui sont ceux de notre connaissance : "Dieu est ceci, Dieu est cela", ça va très bien. Et lorsque, tout d'un coup, pour une raison ou pour une autre, Dieu se manifeste "hors cadre" alors nous sommes choqués, nous ne comprenons plus rien, puisque toute notre représentation intérieure vole en éclats. Et bien c'est que nous en sommes encore là où en étaient ces fameux Galiléens. C'est que nous en sommes encore à un certain nombre de références extérieures et pas suffisamment comprises à l'intérieur même, non pas de nous, mais de Dieu.
Et cet évangile nous invite chacun personnellement à ne jamais nous contenter de ce que nous "savons" sur Dieu, même si c'est juste, même si c'est vrai. Car Dieu est infini, Dieu est insondable et il nous faut, chaque jour, à chaque instant, pénétrer plus profondément son mystère. Nous ne pouvons pas en rester là où nous en sommes.
Et ceci est vrai les uns avec les autres, c'est même encore pire, car là encore, comme nous les "encadrons", en fonction de ce que nous savons, de ce que nous voyons, et le plus souvent notre regard, parce que nous sommes pécheurs, ne retient que le moins bon. Là encore le Christ nous invite à reconnaître une sorte de "prophétie" en chacun d'entre nous, c'est-à-dire un centre, un cœur beaucoup plus profond et meilleur que ce qui nous paraît, une réalité intime qui est la présence même de l'amour de Dieu en eux. Et cela aussi nous oblige à faire éclater nos représentations, que nous entretenons, que nous soignons, que nous polissons les uns sur les autres.
Alors, que nous puissions, en cette eucharistie, en chaque jour de notre vie, vivre réellement dans cette présence intime d'un mystère qui doit nous rendre, de plus en plus "prophète" nous-mêmes, pour comprendre, de l'intérieur, le mystère de la présence du salut et de l'amour de Dieu, et pas en rester uniquement à des choses extérieures, même si elles sont satisfaisantes, et également à essayer de vivre, les uns avec les autres, non pas tels que nous nous apparaissons les uns aux autres, mais tels que nous apparaissons au cœur de Dieu, c'est-à-dire avec le meilleur de nous-mêmes.
AMEN