LES PARABOLES

He 7, 1-6+11+15-1 ; Mc 4, 26-34

(4 février 1987)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

A

insi donc, aux dires du Christ Lui-même, c'est parce qu'il y a un voile très épais posé sur nos yeux que nous ne savons pas voir immédiatement et spontanément les réalités du vou­loir divin, du dessein de Dieu sur le monde et sur cha­cun d'entre nous. C'est pourquoi il faut sans cesse que le Christ, pour nous expliquer ce mouvement et cette réalisation du Royaume, soit obligé de faire référence à ces réalités les plus simples et les plus proches de la réalité quotidienne, de notre vie quotidienne, de cette réalité de la terre qui était la vie des paysans de Gali­lée dans son époque.

Mais la manière même dont le Christ en parle, la manière même dont il utilise ces comparaisons et ces paraboles jette un regard extrêmement profond, non seulement sur le Royaume de Dieu tel qu'il est en soi, mais aussi sur le Royaume de Dieu tel qu'il se réalise, au jour le jour, dans notre propre cœur.

Le Royaume de Dieu, tel qu'il est dans le plan et dans le cœur de Dieu, c'est précisément cette graine qui est jetée à travers le monde. C'est le Christ Lui-même qui est jeté comme le grain de blé qui accepte de mourir dans la terre pour germer partout et porter du fruit. Le Royaume de Dieu c'est effectivement cet événement de quelques années de vie publique, au cours desquelles le Christ a véritablement lancé la plus grande aventure de toute l'humanité. C'est aussi cette toute petite graine qui, invisiblement, tout le temps, a germé, a grandi.

Mais ces paraboles ne sont pas là seulement pour nous expliquer ce que le Christ a fait, comment est née l'Église, comment le salut est apparu sur la terre, mais elles sont aussi là pour révéler, au plus intime de nous-mêmes, la loi profonde de la vie du Royaume en nous. Comment le Royaume grandit-il en nous ? Il y a deux points de repère. Le premier c'est que, d'une certaine manière, ça se passe sans qu'on le sache, et l'autre c'est qu'il s'agit au départ de toutes petites choses.

Combien de fois, nous-mêmes dans notre propre expérience, n'avons-nous pas eu l'occasion de remarquer à quel point certaines étapes de notre vie nous avaient fait avancer, progresser dans la vie avec Dieu, dans la reconnaissance de son mystère, dans la reconnaissance de sa personne et de la manière dont Il dirige notre vie ? Des choses que, sur le moment, nous ne remarquions pas, qui avaient à peine effleuré notre attention ou notre regard, ont tout à coup pris une importance tout à fait décisive pour notre avenir. C'est exactement cela le sens de la parabole du Royaume qui est le grain qui pousse tout seul. Il ne faut pas toujours vouloir réduire au cheminement de notre conscience le cheminement de la grâce de Dieu en nous.

En réalité, souvent, cette grâce travaille sans que nous le sachions, car la loi du Royaume a son propre dynamisme, son propre mouvement. Il est illusoire de croire que ce serait simplement notre propre manière de comprendre ou notre propre manière de vouloir gérer notre désir qui ferait grandir en nous le Royaume et qui nous permettrait de nous épanouir dans le dessein de Dieu. Cela se passe presque à notre insu. Il nous est peut-être arrivé, une fois ou l'autre, regardant avec recul, cinq, dix ou quinze années écoulées de notre vie, de nous dire qu'effectivement les moments décisifs, les articula­tions profondes de notre cheminement n'étaient pas là où peut-être, sur le moment, nous aurions cru qu'elles étaient. En réalité, le Royaume de Dieu avait poussé avec sa loi propre, avec ses exigences propres, et nous-mêmes nous ne savions rien.

D'ailleurs, c'est ce qui explique la deuxième loi, celle de la croissance du Royaume selon le grain de sénevé. C'est qu'effectivement, les commence­ments du Royaume en nous sont toujours quelque chose d'humble ou de petit. Humble, vient d'un mot latin qui veut dire "près de l'humus, près de la terre", ce qui est petit, ce qui est bas, ce qui est presque sou­terrain. C'est ainsi que le Royaume agit en nous. Il agit par touches successives. Dieu, par la puissance de son Esprit Saint, agit à dose homéopathique, et fait que de petits événements, de petits détails, presque sans importance, petit à petit, c'est notre visage d'éter­nité, c'est l'ajustement de notre personnalité au plan de Dieu et à son dessein de salut qui, progressivement, nous ajuste au mystère de Dieu.

Lorsque nous recevons l'eucharistie nous re­cevons ces signes, ce grain de blé jeté en terre qui est le corps et le sang du Christ. Nous recevons ce grain de sénevé qui est la grâce de son amour. Il faut que cela, si humble et si modeste soit-il dans le geste et dans le signe du pain et du vin partage, il faut que cela soit progressivement le moyen de nous faire grandir pour le Royaume de Dieu, ou plus exactement de laisser grandir en nous ce Royaume selon le dessein de Dieu.

 

AMEN