LE GÉMISSEMENT DE JÉSUS

Jc 4, 1-10 ; Mc 7, 31-37

(28 mai 1986)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

L

e récit de ce miracle par saint Marc est rempli de détails dignes d'intérêt et capables de nous ouvrir au mystère de l'évangile. Il s'agit de la guérison d'un sourd sinon muet du moins bègue et cette guérison est déjà tout un symbole, ainsi que le soulignent les paroles finales de la foule : "Il a bien fait toutes choses, Il fait entendre les sourds et parler les muets !" Par-delà les infirmités physiques de cet homme, il s'agit certainement de la surdité à la parole de Dieu, de l'incapacité de dire le mystère de Dieu. C'est un fruit du péché que de nous assourdir à la Pa­role de Dieu, nous rendre incapables d'en saisir le sens et d'enlever à notre cœur le courage de proclamer cette parole. En guérissant ce sourd, en guérissant cet homme qui parlait difficilement, Jésus veut dire qu'Il est venu pour que nous soyons remplis, pénétrés, en­vahis par cette Parole de Dieu et pour que, du trop-plein de notre cœur, cette Parole déborde en louange, en profession de foi, en proclamation du mystère de Dieu.

Je pense que c'est pour cette raison que Jésus, au moment de guérir ce sourd-bègue, l'entraîne à l'écart de la foule. Ce miracle n'est pas une œuvre de puissance, ce n'est pas une démonstration spectacu­laire, c'est vraiment un mystère. C'est dans le secret, en dehors du va-et-vient et du bruit que Jésus va l'ac­complir, seul avec cet homme, dans la profondeur de ce contact personnel entre Lui et cet homme. Et ce contact personnel du Christ va être un contact physi­que. C'est par des gestes bien précis que Jésus va gué­rir cet homme. Dans d'autres miracles, Jésus se contente d'une parole. Ici on a l'impression qu'Il fa­çonne à nouveau le corps et le cœur de cet homme. Il met ses doigts dans ses oreilles, Il met de la salive sur les lèvres de ce muet. C'est comme une sorte de communication de vie. Jésus prend sa propre vie et va en imprégner cet homme. Et c'est ainsi que non seu­lement Il guérit physiquement ce malade, mais c'est ainsi que Jésus nous guérit, par une communication profonde, intime de sa vie la plus intérieure. Jésus vient nous toucher, toucher notre cœur, mettre son souffle de vie, mettre sa propre salive dans notre bou­che pour que nous soyons capables de parler en son nom, parce que nous avons entendu au très fond de nous-mêmes ce qu'Il veut nous dire.

Et vous l'avez remarqué aussi, au moment de prononcer la parole décisive : "Epphata !" c'est-à-dire : "Ouvre-toi !" sois ouvert, que tombent les barrières qui empêchent ta communication avec Dieu, ta com­munication avec les autres, au moment de dire cette parole, Jésus lève les yeux au ciel et pousse un gémis­sement. Il semblerait que cette guérison est arrachée à l'intérieur même de la vie du Christ et que déjà Il donne sa vie comme Il la donnera sur la croix, qu'Il donne sa vie en guérissant ce malade. C'est véritable­ment du fond de son être que Jésus vivifie ce sourd-muet, c'est du fond de son être, c'est en donnant sa vie, c'est en poussant ce gémissement de souffrance qui déjà annonce sa passion que Jésus ouvre nos oreilles, que Jésus ouvre notre cœur, que Jésus nous remplit de sa présence, de sa présence d'amour, d'amour offert en sacrifice, d'amour donné jusqu'à l'extrême limite, d'amour donné jusqu'au dernier souf­fle, c'est de cette façon-là que Jésus vient prendre possession de notre cœur et nous remplit de sa vie, de son mystère, de sa Parole pour que nous puissions vivre de ce mystère et de cette Parole.

 

AMEN