UN TRÉSOR
Jc 3, 13-18 ; Mc 7, 1-13
(27 mai 1986)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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ous sommes de riches héritiers puisque nous héritons de l'amour même de Dieu. Voilà le plus grand trésor que la terre n'a jamais amassé. Nous voilà donc riches. Mais la question que je me pose et que je vous pose : "Est-ce que nous sommes de bons gestionnaires de cet héritage dont nous sommes actuellement les bénéficiaires ?"
Que faisons-nous de ce trésor que, nous dit l'évangile, nous amassons au ciel ? Est-ce qu'il n'est pas un peu trop loin de nous, ce trésor qui ne sonne pas en pièces trébuchantes ? Etre un bon gestionnaire, dans l'évangile, ce n'est peut-être pas l'être selon la loi de l'homme. En effet, amasser un trésor au ciel, amasser et transmettre cet héritage, transmettre une tradition qui n'est pas celle que les hommes ont inventée mais celle qui vient du cœur même de Dieu, se la passer de génération en génération, l'entendre prêcher dans les églises, l'entendre proclamer par le monde à travers la bouche même de l'Église, soulève la question de notre attitude face à ce que nous recevons. Et en l'occurrence face aux fruits dont nous pouvons dès maintenant nous rendre compte de ce trésor que nous amassons, je parle spécialement de cette façon dont Dieu prend possession de nous et dont nous pouvons constater dès maintenant les effets.
Nous cherchons, nous pratiquons, nous consommons le corps du Christ afin de grandir en Lui et par Lui, devenant à sa suite un autre Christ. Nous pouvons parfois mesurer quelques effets de cette grâce qui nous habite, que ce soit des moments de paix, des moments d'harmonie, des moments de joie intérieure, des moments certes privilégiés, et nous constatons très au fond de nous-mêmes que Dieu agit et qu'Il est vraiment présent. Ces effets-là nous le savons ne sont que le rejaillissement, les soubresauts d'un travail plus en profondeur qui se produit bien souvent malgré nous. Ce travail de la grâce, ces moments de perception de la présence de Dieu, nous avons toujours un peu peur qu'ils se perdent et se volatilisent rapidement dans notre vie quotidienne, en raison des péchés, en raison des soubresauts de nos activités qui parfois perturbent rapidement la face lisse de la mer quand Dieu est passé par là.
Je crois que l'évangile, à travers les différents textes sur le trésor et en particulier celui-là, nous propose de gérer ce trésor à la façon de Dieu et non pas à la façon des hommes. En l'occurrence, il faut tout dépenser, ne rien garder pour soi, car la seule façon de garder vivante la grâce en nous c'est de la redonner et de la faire rejaillir, à la fois avec les autres, mais aussi de la faire remonter en Dieu. C'est dire que ce que nous pouvons percevoir comme moments de paix profonde de cette présence, de cette communion intense avec Dieu, au lieu de nous recroqueviller sur elle afin de la conserver comme un moment quelque peu gagné à la sueur de notre morale ou de notre vertu, de la considérer pour peu et de la dépenser auprès des autres. C'est la seule façon pour que cette grâce garde sa fécondité. Si nous la gardons pour nous, comme un trésor qu'on enfouirait au fond du jardin, je crois qu'elle deviendrait morte et qu'elle perdrait cette valeur de fécondité. Mais vouloir la dépenser, vouloir la faire éclater en joie profonde et en joie extérieure, c'est au contraire la fertiliser, l'offrir au monde dans le champ vaste des moissons de ce monde.
Ainsi, interrogeons-nous un petit moment sur ce vaste trésor que nous cultivons que nous amassons au fond de nous-mêmes, qui est cette harmonie, qui est cette paix, qui est cette soif de Dieu, et non pas en voulant la garder pour nous-mêmes, mais en la dépensant généreusement et quelque peu outrageusement car le monde en a soif, car le monde en a faim, et nous ne sommes que des héritiers de passage qui doivent la répandre et la transmettre à travers le monde. Oui, ces moments de paix, ces moments de joie, c'est vraiment le fruit de l'expérience de cette présence de Dieu : ne le gardons pas pour nous. Et lorsque nous communions, lorsque nous sentons vraiment que Dieu est là comme une présence palpable, tangible, alors laissons vibrer notre cœur afin qu'elle éclate et resplendisse, par l'Église, à travers les autres, à travers ceux que nous aimons, à travers ceux que nos paroles peuvent atteindre.
Et pour cela, il suffit de se laisser regarder de ce regard de Jésus, de se laisser prendre par Lui, afin que ce ne soit pas un humain, un trop humain qui nous conduise, mais ce trésor amassé, fruit de l'héritage de Dieu, fruit que nous amassons au ciel.
AMEN