LE CENTRE DU MONDE
Jc 2, 14-26 ; Mc 6, 30-44
(23 mai 1986)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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evant le bruit de foules qui n'acclament pas le Christ ni sa venue, nous, chrétiens ici rassemblés, nous avons l'audace de penser que ce que nous allons vivre maintenant est le centre du monde et l'emporte largement sur les rumeurs mêmes de ce monde.
J'aimerais mesurer avec vous quel est le poids, en chacune de nos vies, de cette eucharistie que, pour la plupart nous partageons quotidiennement ou du moins de façon hebdomadaire. C'est-à-dire, au-delà de ces rumeurs du monde, de ces bruits de guerre, de ces fracas, qu'est pour nous ce moment que nous partageons à midi dans une église de pierre, tous ensemble rassemblés, finalement peu nombreux et moins nombreux que ceux qui sont dehors ?
Si nous disons que c'est le centre du monde, c'est qu'effectivement nous voulons trouver là la raison, le sens de ce monde invisible qui, comme un coin, s'enfonce de façon vertigineuse, dans le monde ancien. Mais réfléchissons un instant sur le poids réel de ce monde nouveau, et comment il pèse sur notre monde ancien et sur chacune de nos vies.
L'avoir choisi comme point de référence pour notre vie, c'est considérer qu'il l'emporte sur toute chose, qu'il est un lieu de repos, ainsi que le dit l'évangéliste, auquel nous sommes conviés pour nous reposer, pour nous attabler. Mais comment une table, et quelques hommes et femmes qui partagent du pain et du vin, pourraient-ils l'emporter sur ce monde en rumeur, sur le fracas de ce monde ? C'est bien là la preuve manifeste que Dieu pèse, de façon quelque peu irréversible, sur nos cœurs et qu'il y a là pour nous un chemin sur lequel nous ne pouvons plus faire machine arrière.
De fait c'est, je crois, ce que la Bible et l'évangile désignent par le mot de gloire, par ce mot qui signifie la façon dont Dieu finit par peser lourd sur chacune de nos vies. Et j'entends souvent des réflexions de paroissiens qui nous disent : "Je suis venu aujourd'hui à la messe, alors que je n'avais guère envie, mais si je ne viens pas, il va me manquer quelque chose." Comme si ce poids finissait par prendre une telle importance et couvrir une telle surface en chacun de nous, que nous ne pouvions plus vivre sans lui, que finalement nous devenions comme sans arrêt enrichis, nourris auprès de cette source qui est la présence même de Dieu.
Ainsi le mot de gloire signifie comment Dieu vient prendre place, élargir, agrandir ce petit jardin quelque peu secret, mais qui sentait quelque peu le renfermé, avant que Dieu y mette ses pas et nous rende visite. Ainsi nous devenons nous-mêmes des poids du Royaume nouveau. Nous devenons nous-mêmes dans le monde, mais de façon un peu différente du monde, comme des poids qui commencent à peser et qui construisent progressivement et petit à petit un monde nouveau. Ainsi, nous pesons lourd et nous pesons lourd dans la balance, et nous le savons, non pas par nous-mêmes, mais par la foi et par la présence que nous allons avoir au milieu de nous par le pain et le vin. Ainsi nous pouvons nous appuyer sur ce que nous pesons, car la gloire de Dieu est en nous et a déjà commencé son œuvre d'édification du monde nouveau.
Ainsi face aux rumeurs, face à ces événements provisoires, temporaires, ces événements qui parfois nous touchent profondément, nous avons à opposer ce poids, ce poids même de Dieu qui est finalement comme une empreinte et qui nous emmène à sa suite, de façon à précipiter ce monde ancien dans un monde nouveau dont nous venons de découvrir aujourd'hui le centre même. Christ présent parmi nous, c'est le centre, la nouvelle dimension du monde nouveau. Et cela ça pèse vraiment lourd.
AMEN