EXIGENCES DE PAUVRETÉ
Jc 1, 19-27 ; Mc 6, 7-13
(21 mai 1986)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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ous sommes toujours un peu embarrassés et mal à l'aise lorsqu'on lit des passages d'évangile comme celui que nous venons d'entendre. En effet, nous avons l'impression que nous sommes loin du compte par rapport aux exigences que le Seigneur fixait aux premiers envoyés qui allaient annoncer le Royaume. C'est vrai que, périodiquement, au cours de l'histoire de l'Église, ce genre de textes a suscité des missionnaires, par exemple les mendiants au Moyen-Age, franciscains, dominicains, sont le témoignage d'une sorte de résurgence de ce vieil idéal de l'annonce du Royaume dans lequel les frères s'en vont deux par deux, annonçant partout, de maison en maison, la bonne nouvelle du Royaume de Dieu et n'emportant rien en chemin, vivant dans cette pauvreté qui, avant d'être un sorte de réclamation égalitaire est beaucoup plus profondément le fait d'être totalement dépouillé de toutes les préoccupations pour n'avoir à annoncer que le Royaume. C'est vrai que la plupart de temps nous ne vivons pas ou nous ne sommes pas appelés à vivre cet idéal apostolique, et cependant nous en gardons en notre cœur une secrète nostalgie. Pourtant il s'agit de bien comprendre de quoi il s'agit.
En fait, quand le Christ demande cela à ses disciples, c'est pour une raison très simple. C'est pour leur dire qu'ils sont eux-mêmes le Royaume. Et cela s'applique aussi à nous. Ils sont eux-mêmes le Royaume, pourquoi ? Parce que d'abord Jésus est Lui-même en personne le Royaume. Il a été envoyé par le Père pour faire entrer au cœur de ce monde, non seulement la Promesse du Royaume comme cela avait été donné aux Pères dans l'histoire d'Israël, mais pour faire vivre le Royaume en personne, car Jésus, dans la chair, c'est le Royaume de Dieu, c'est la plénitude de l'amitié et de la réconciliation de l'homme avec Dieu. Et Jésus n'est pas le Royaume comme un élément étranger implanté en ce monde, mais quiconque veut le suivre doit lui-même, à son tour, devenir le Royaume. Et c'est la raison pour laquelle les prescriptions que Jésus donne sont toutes orientées dans le même sens.
Tout d'abord il s'agit d'un envoi. Qui dit envoi dit précisément qu'on ne se représente pas soi-même, mais on représente quelqu'un d'autre. Comme le Christ représente l'amour du Père, de la même façon les envoyés manifestent l'amour du Christ pour le monde. Et le chrétien est missionnaire seulement par le seul fait que sa simple présence de baptisé, investie de la grâce et de l'amour de Dieu, est le témoignage d'autre chose que lui-même. La première réalité de notre existence missionnaire n'est pas d'abord au niveau de nos actes qui ne sont qu'une conséquence, mais elle est d'abord au niveau de notre être. Nous sommes des "envoyés". Par notre existence même, nous ne renvoyons pas à nous-mêmes, mais nous renvoyons à Celui qui nous a envoyés.
C'est la raison pour laquelle le Christ demande de ne pas avoir quoi que ce soit en chemin. Car si nous avions des vivres, si nous avions par nous-mêmes les moyens de résister ou de faire face aux épreuves de la vie, cela voudrait dire que nous pouvons compter sur nous-mêmes pour cette évangélisation, alors que précisément le Christ veut que nous fassions cette évangélisation "les mains nues", c'est-à-dire sans aucune prétention à nous affirmer de notre part, mais puisque précisément nous sommes des "pauvres du Seigneur" c'est que notre pauvreté renvoie à Celui qui est Lui-même notre propre richesse.
Enfin le troisième aspect c'est cette espèce de sans-gêne avec lequel les missionnaires s'impriment, s'incrustent dans les maisons jusqu'au moment où ils veulent en partir. Cela nous paraît tout à fait choquant, et est sans doute lié au problème de l'hospitalité dans l'ancien Orient. En fait cela veut dire la même chose, du point de vue du Royaume. Puisque l'apôtre a reçu du Christ la vie dans le Royaume, quand il arrive dans une maison, il n'a pas à demander d'être reçu puisqu'il arrive comme une grâce. Evidemment cela peut prêter flanc à tous les excès qu'on peut imaginer, mais en attendant c'est ainsi que le Christ envoie ses disciples. Il les envoie comme le Royaume, et par conséquent quand ils entrent dans la maison, ils y sont comme le Royaume, ils sont grâce pour la maison. Et la seule manière d'en partir de cette maison, c'est d'être chassé, c'est-à-dire de ne pas être reconnu comme une grâce, de ne pas être reconnu comme un don. C'est cela qui fait que la formulation de la consigne que le Christ donne à ses disciples nous paraît si choquante, car aujourd'hui on ne peut pas aller dans une maison en disant : "La paix soit avec vous ! et nous restons ici jusqu'à ce que nous ayons envie d'en partir." En fait ce n'est pas tellement un problème d'hospitalité qu'un problème de manifester qu'en arrivant dans la maison, il est la présence du Royaume qui vient.
Et enfin cette mission et cette participation à la vie du Royaume se traduit précisément par le fait de pouvoir chasser les esprits impurs et guérir les malades. Déjà le Christ Lui-même pour manifester le Royaume avait accompli ces gestes-là. Chasser les démons est un des premiers "signes" qu'Il a donnés. De même guérir les malades et imposer les mains sont des signes que l'on rencontre tout au long de l'évangile. Par conséquent le Christ veut que pour manifester que la prédication du Royaume par ses disciples est identique à la sienne ces hommes accomplissent exactement les mêmes choses que Lui-même a faites et continue d'accomplir.
Vous voyez, c'est déjà sous une forme très embryonnaire et un peu rustique, tous les éléments de l'Église qui sont en place. Etre membre de`l'Église, c'est être membre du Royaume, c'est annoncer le Royaume par tout soi-même, avec cette espèce de liberté profonde que cela nous donne au milieu du monde. Au cours de cette eucharistie prions pour que, en recevant ce corps et ce sang du Christ, en recevant nous-mêmes la vie du Royaume, jour après jour, nous soyons aussi les témoins par toute notre existence, de la présence du Royaume dans le cœur et dans la vie de nos frères.
AMEN