DIEU PROCHE ET LOINTAIN

Jc I, 12-18 ; Mc 6, 1-6

(20 mai 1986)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

ette page d'évangile nous parle de la parenté immédiate de Jésus, ceux qu'on appelle "ses frères et ses sœurs" Point n'est besoin de re­courir comme on l'a fait à telle ou telle hypothèse invérifiable d'un premier mariage de Joseph qui aurait ainsi des enfants qui seraient les demi-frères de Jésus, il suffit de comprendre que dans les civilisations an­ciennes on avait une conception de la famille plus large que la nôtre dans laquelle tous se regroupaient autour du patriarche, de l'ancêtre, frères et sœurs ayant leurs propres enfants, des cousins qui vivaient ensemble et étaient appelés couramment frères les uns des autres. Il s'agit donc tout simplement de cousins ou de cousines de Jésus sans que cela remette en question la virginité de Marie avant et après l'enfan­tement du Christ Jésus.

Ce que cette page d'évangile peut nous poser comme question c'est l'étrange difficulté à croire de ceux qui sont les plus proches de Jésus. Ailleurs, on nous parle de l'incrédulité de ses "frères ou sœurs" donc de ses cousins. Ici c'est plus généralement les habitants de Nazareth, ceux qui le connaissent depuis son enfance, qui ont du mal à accepter que celui dont ils croient tout savoir, qui leur semble si familier, si immédiatement proche, puisse accomplir tant de mi­racles et avoir en Lui une telle sagesse alors que, ils le savent bien, Jésus n'a pas fréquenté des écoles supé­rieures et il n'a pas reçu un enseignement exception­nel.

Cette difficulté c'est proprement celle de l'in­carnation. En se faisant proche de nous, en se faisant notre frère, Jésus a accepté les mêmes limitations qui sont les nôtres. Jésus a voulu nous être si semblable que sa transcendance peut, à certains moments nous échapper, que nous pouvons être tentés d'une familia­rité qui oublierait ce qu'il y a en Lui de divin, ce qu'il y a d'incommensurable avec nous. Et ceci n'est pas hypothétique. Il y a une certaine attitude qui se sent si proche, en telle continuité avec le Christ, que l'on finit par oublier qu'Il est Dieu et par le traiter comme un homme exceptionnel, comme un familier avec qui l'on se sent de plain-pied. En acceptant l'Incarnation le Christ a accepté ce risque et ce défi. Il a accepté de pouvoir nous paraître si proche que nous en oublions qu'Il est en même temps, et d'abord, le tout autre, qu'Il est d'abord le Créateur.

Or précisément le mystère de l'Incarnation c'est que c'est Dieu qui se fait proche. C'est Celui qui est sans commune mesure avec nous, qui se met à notre portée. Qu'un homme soit proche d'un autre homme, cela n'a finalement pas grand-chose d'ex­traordinaire et il n'y aurait pas de quoi fonder une religion nouvelle sur cette proximité, mais que Dieu, Dieu qui par définition, Dieu qui par essence est transcendant, infini, Dieu qui est absolument autre et lointain, Dieu qui, d'une certaine manière pourrait nous écraser par sa splendeur, par sa force, par sa perfection, que Dieu veuille se faire notre "prochain" que Dieu veuille se mettre à notre portée, c'est là quelque chose d'admirable, de merveilleux, quelque chose qui confond notre esprit et qui doit nous jeter dans l'action de grâces et dans l'adoration.

C'est pourquoi le Nouveau Testament, centré sur l'incarnation de Dieu, ne prend son sens qu'à partir de l'Ancien Testament. C'est quand on sait que Dieu est le Créateur, que Dieu est le tout autre, que Dieu est le maître absolu, c'est quand on sait cela que l'in­carnation de ce même Dieu, la mise à notre portée de ce même Dieu qui se fait notre frère prend tout son sens, toute sa valeur toute sa profondeur et toute sa signification C'est pourquoi nous ne pouvons com­prendre l'évangile que si nous le lisons à partir de l'Ancien Testament, comme l'ont lu et entendu les apôtres, et comme l'a vécu Jésus Lui-même. Jésus, fils d'Israël, se présente à nous comme ce Dieu transcen­dant, ce Dieu infini qui cependant se révèle infiniment proche, et qui nous fait découvrir que l'infini n'est pas un infini d'éloignement, mais que c'est au contraire, un infini d'intimité, de proximité, un infini d'amour et de tendresse qui est la véritable nature de Dieu et qui est la véritable mesure de sa relation avec nous.

C'est pourquoi nous ne devons pas, sous pré­texte que le Christ s'est mis à notre portée, oublier sa transcendance et l'adoration. Et c'est à partir du geste d'adoration qui nous prosterne devant Dieu, que nous devons nous approcher de ce Jésus qui s'est fait notre frère et accepter de lui devenir semblable puisque c'est ce qu'Il a voulu pour nous.

 

AMEN