JÉSUS CHASSE LES DÉMONS DANS LES PORCS

Gn 23, 1-20 ; Mc 5, 1-20

(10 février 1986)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

I

l faut bien reconnaître que cette page d'évan­gile a quelque chose d'un peu étonnant et troublant et il n'y a pas si longtemps qu'une personne confiait au Frère Jean-Philippe son désarroi devant cette aventure terrible disant que dans le lac de Tibériade, 2000 porcs qui s'y précipitent, quelle pol­lution cela devait faire et quelle chose bizarre que le Seigneur ait opéré un tel signe au milieu des habitants de la région de Décapole. En réalité je ne sais pas si ce qui est important c'est le nombre des cochons, ou plus exactement je crois qu'il est important pour une autre raison, mais ce qui est très intéressant de voir, c'est au moins deux détails en ce qui concerne les démons et qui touchent de très près notre propre expé­rience du péché.

La première chose c'est que, et c'est particu­lièrement clair dans le récit de Marc, le démon parle tantôt au singulier et tantôt au pluriel. Cette possibilité de passage instantané au sujet unique, à une légion, est manifestée par le fait que tantôt c'est le possédé qui parle et qui parle au nom de tous les démons qui le possèdent, et tantôt ce sont les démons eux-mêmes qui prennent la parole dans le possédé. Cela a une grande signification pour la manière dont nous som­mes habités par le péché et par le mal et par la pré­sence du démon. Nous faisons toujours l'expérience du mal en nous comme de quelque chose qui a une certaine cohérence et une certaine unité et cependant nous nous apercevons à tout moment que ce mal a une variété de facettes, qu'il arrive à se loger dans les moindres recoins de notre cœur et de notre compor­tement. Et l'expérience de la légion je ne pense pas que nous la faisions nous-mêmes au point qui était celui du possédé de Gérasa, mais nous le faisons d'une manière ou d'une autre, pour peu que nous soyons attentifs à notre propre quête de Dieu. Si nous regardons bien au fond de notre cœur, nous sommes souvent stupéfaits de la multiplicité des obstacles et des embûches qui sont sans cesse sur notre chemin. Et sitôt qu'on a essayé ou qu'on croit avoir neutralisé tel ou tel domaine de notre vie ou de notre comporte­ment, immédiatement on s'aperçoit que ce qui est neutralisé sur un certain terrain réapparaît sous une autre forme, à un autre endroit de notre cœur.

Je crois qu'il y a là, pour nous, un enseigne­ment très riche sur cette puissance du mal qui n'est pas une puissance qui doit nous effrayer ou nous ter­roriser, mais vis-à-vis de laquelle nous devons avoir sagesse et intelligence. Nous devons sans cesse savoir faire face et savoir que, en nous, le mal prend telle­ment de formes différentes qu'en réalité c'est une rai­son de plus pour nous en remettre au Seigneur et sa­voir que, sur ce terrain-là, si ce n'est pas Lui qui com­bat, nous-mêmes nous ne nous en sortirons jamais. La multiplicité des facettes du péché en nous nous mon­tre, presque en nous faisant toucher du doigt, la né­cessité qu'il y a à ce que soit le Seigneur Lui-même qui combatte en nous et pour nous.

Le deuxième aspect concernant les démons (aspect qui est plus propre à Marc) c'est que ce sont des démons qui ont beaucoup de bon sens. En effet, ils sont légion et ils ont occupé du terrain, et leur prière c'est de dire : "Ne nous expulse pas ailleurs, parce que, au fond, ici, on se trouve très bien." Et c'est pour cela que la supplication des démons est différente dans Matthieu, qui est beaucoup moins préoccupé par ces problèmes de démon. Dans Mat­thieu, les démons demandent simplement : "Envoie-nous dans les porcs" et ils sont pris à leur propre jeu. Tandis qu'ici les démons disent : "Surtout, ne nous expulse pas du territoire !" Alors le Christ, avec beaucoup de sagesse, tient compte de leur demande et puisque les porcs sont aux environs, Il les envoie dans les porcs. C'est à ce moment-là que l'on voit la puis­sance du démon et que l'on peut comparer la puis­sance du démon sur l'homme et sur les animaux. Car le démon qui s'appelait Légion, avait certes sur cet homme un pouvoir de mort, mais essentiellement un pouvoir de mort spirituelle, c'est pour cela qu'il vivait dans les tombeaux, tandis que sur les cochons, les démons ont le pouvoir de les faire mourir réellement parce qu'ils tombent dans l'abîme et qu'ils y meurent.

Je crois qu'il y a là, entre autres significations, un des aspects de la signification du baptême. Ces cochons qui tombent dans le lac, c'est la face négative du baptême de cet homme possédé. Il est saisi par le Christ, mais nécessairement le fait d'être saisi par le Christ suppose une mort. Et cette mort, c'est celle des 2000 cochons qui tombent dans le lac. Ainsi se dévoile aussi en nous un autre aspect de la lutte contre le démon. La lutte contre le démon supposera toujours qu'il y a des dégâts, supposera toujours qu'il y aura une sorte de mort à nous-mêmes. Ce qui est traité dans tous les grands traités d'ascèse dans lesquels on explique qu'il y a une sorte de mort, de mortification à soi-même, cela signifie effectivement que, lorsque nous avons à lutter contre le pouvoir du mal, c'est quelque chose de dur et d'éprouvant. Mais là encore, et je crois que c'est un enseignement plein de richesse et d'encouragement, ce que nous savons c'est que, en même temps qu'il y a cette mort symbolisée par tous ces animaux qui tombent dans le lac, il y a cependant la victoire qui est déjà acquise au cœur même de cet évènement si étonnant, c'est-à-dire que le possédé est déjà "assis aux pieds du Christ, dans son bon sens" paisiblement et heureux d'avoir été sauvé.

C'est aussi l'image de notre propre combat spirituel. A la fois, nous savons que dans le combat contre le mal à certains moments il y a une mort à nous-mêmes, et Dieu sait qu'habituellement, nous le prenons très mal et que nous n'aimons pas cela, mais en même temps, il y a déjà le fait que nous sommes assis aux pieds du Christ, "dans notre bon sens" c'est-à-dire dans notre joie d'être sauvé et dans la reconnaissance que, par sa croix, Il a déjà, pour nous, remporté la victoire.

 

AMEN