LA GLOIRE DE JÉSUS TRANSFIGURÉ EST DÉCONCERTANTE
Pv 22, 22-23 et Pv 23, 10-11+15-18 ; Mc 9, 2-13
(9 février 1985)
Homélie du Frère Michel MORIN
|
L |
a gloire de Jésus transfiguré est une gloire déconcertante. Elle le fut pour Pierre, Jacques et Jean puisqu'ils auraient voulu retenir cette gloire pour eux. Ils auraient voulu s'en réjouir un peu plus longtemps qu'un instant, ils sauraient voulu demeurer toujours dans la proximité lumineuse et chaleureuse de cette gloire de Jésus qui n'est rien d'autre que la manifestation, que l'épiphanie à leurs yeux de chair, de la divinité de Jésus à travers sa propre chair.
Mais cette gloire est déconcertante, et Jésus le révèle Lui-même, puisque elle cache sa mort et sa passion. "Il faut que le Fils de l'Homme souffre et meure" avant d'entrer dans sa Résurrection et avant de manifester réellement et totalement quelle est la signification de cette gloire de la Transfiguration. C'est le même mystère qui est célébré au jour de la Transfiguration et qui sera célébré au jour de la mort et de la crucifixion, mystère du Fils éternel du Père, engendré avant les siècles, mystère du Fils de Dieu engendré dans la chair humaine et portant dans cette chair tout le poids et de la gloire de Dieu et de la souffrance et de la mort de l'homme.
C'est une gloire déconcertante, mais aujourd'hui, comme hier les apôtres, nous sommes invités à contempler cette gloire, non pas dans ce qu'elle a de majestueux, non pas dans ce qu'elle a d'extraordinaire à nos yeux, mais aujourd'hui, sur terre, en attendant l'éternité, il nous faut la contempler dans ce qu'elle a de déconcertant. Je vous invite à réfléchir un instant sur la rencontre que chacun fait, au long de ses journées, de la gloire du Christ dans son corps souffrant, dans son corps crucifié, puisque, selon l'apôtre Paul, chaque homme "achève dans sa chair ce qui manque à la Passion du Christ" c'est-à-dire chaque homme, par sa souffrance et par sa mort, laisse pénétrer en lui la gloire déconcertante du Christ transfiguré et crucifié.
Beaucoup d'entre vous, la plupart peut-être, visitent régulièrement des malades, Vous-mêmes avez connu la souffrance physique ou morale. Je voudrais simplement vous inviter à réfléchir un instant sur la démarche que vous faites en visitant ceux qui souffrent, en visitant ceux qui sont dans la peine, en visitant ceux qui sont écrasés par une souffrance ou une autre.
D'abord, se souvenir que, d'une façon réelle et immédiate, nous y rencontrons Jésus Lui-même.
''Quand vous êtes venus voir un de mes frères en prison, c'est Moi que vous avez visité. Quand vous êtes venus consoler un de mes frères malade, c'est Moi-même que vous avez consolé. Quand vous avez vêtu, aidé, nourri quelqu'un qui est pauvre, qui est affamé physiquement ou moralement ou spirituellement, c'est Moi-même que vous avez rassasié ou vêtu, Moi-même à qui vous avez donné un peu d'affection et de votre don." Il y a une présence réelle du Christ Jésus dans nos frères malades, dans nos frères pauvres, dans nos frères qui agonisent. Cela il faut nous en souvenir toujours car notre démarche auprès de ces frères malades, pour être authentiquement chrétienne, doit reconnaître en eux le visage du Christ souffrant mais glorieux, le visage de la souffrance transfigurée à travers mène la détresse, à travers la mort, à travers la croix. Notre regard de chrétien doit saisir, dans la foi, et dans la foi très réaliste de la souffrance de l'autre, qu'en lui-même s'accomplit ce que Jésus a Lui-même réalisé dans son corps de chair au jour de sa Pâque, c'est-à-dire sa mort, sa souffrance et sa résurrection Il nous faut approcher ces souffrances des autres, ou laisser les autres approcher la nôtre, avec ce regard profondément contemplatif. Reconnaître, dans l'autre, la gloire du Christ. Reconnaître, dans le frère malade la guérison du Christ, reconnaître dans le frère qui meurt, la résurrection du Christ. A ce moment-là, la souffrance de l'autre et sa mort n'est pas simplement un événement ponctuel de sa vie ou de la nôtre, c'est un événement essentiel de la vie du Christ, et donc de notre salut et de notre rédemption.
Et c'est ainsi que nous pourrons comprendre au-delà des conséquences physiques, terrestres ou biologiques de nos maladies, de nos souffrances et de notre mort, que nous pourrons comprendre que la gloire du Christ, que la vie du Christ s'accomplit réellement, mais de façon, là encore, déconcertante, car nous n'en avons aucune preuve matérielle. Et, à la suite du Christ, l'Église a voulu célébrer sa Pâque dans nos frères malades, dans nos frères qui meurent. C'est le sens profond du sacrement des malades ou même des obsèques chrétiennes. Quand le prêtre, avec la communauté chrétienne, donne le sacrement des malades à un frère souffrant, il ne célèbre pas sa maladie ni sa souffrance. On ne peut pas célébrer un mal, on ne peut pas célébrer une souffrance physique. Lorsque l'Église célèbre les obsèques d'un frère qui meurt, ce n'est pas sa mort que l'on célèbre. On ne peut pas célébrer ce que nous croyons être la conséquence du péché. Alors, que célébrons-nous ? Et bien, le mystère de la Pâque du Christ qui s'accomplit dans la souffrance, dans la mort d'un frère. Nous célébrons la gloire déconcertante du Christ à travers la pâque de l'un d'entre nous. Autrement cela n'a pas de sens, n'a pas de sens chrétien. Peut-être un sens vaguement religieux, mais celui-ci ne nous mène pas très loin dans les profondeurs dont nous avons besoin, ces profondeurs qui sont le cœur même de Dieu.
Alors, frères et sœurs, que cet évangile de la Transfiguration transfigure notre propre regard sur la souffrance et la mort, transfigure nos gestes, transfigure nos paroles, transfigure notre prière, transfigure notre présence auprès de ces êtres qui accomplissent, aujourd'hui, pour eux et pour nous, ce mystère de la Transfiguration du Christ, transfiguration de notre péché, transfiguration de notre souffrance, transfiguration de notre mort, c'est-à-dire entrée, dès aujourd'hui dans la Pâque du Christ, à travers ce que Lui-même a vécu.
AMEN