PARTIR AVEC SON SECRET
Mc 11, 8-21
(7 février 1985)
Obsèques
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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haque fois que nous sommes brutalement interpellés par la mort de quelqu'un qui nous est cher, nous est ramenée toujours la question de notre propre mort. La mort, qu'est-ce que c'est ?
Il y a bien des réponses que les hommes ont apportées au cours des âges pour essayer de signifier, de comprendre ce que c'est que la mort. La seule que l'ont peut tirer de ces réponses aussi variées, c'est que la plupart du temps, on n'y comprend pas grand-chose. C'est comme si nous nous trouvions devant un mur, devant quelque chose qui retient toujours le regard de porter plus loin. C'est le point aveugle où le regard ne peut pas aller plus loin.
Et cependant, ce matin, à la lumière de cet évangile, je voudrais risquer une réflexion. Je voudrais que nous méditions ensemble, quelques instants, sur le fait que mourir c'est partir avec son secret. Chacun d'entre nous porte un secret dans le cœur. Ce secret, c'est ce qu'il est. Et ce qui fait la beauté de la vie, la beauté de l'amour, la beauté de tout ce que nous pouvons vivre de joies ou de peines, même des peines, c'est qu'à chaque moment nous sommes comme fascinés, émerveillés par le secret de l'autre. Bien sûr, à certains moments, notre péché abîme ce regard de notre cœur et nous empêche de voir le secret de l'autre, nous empêche de le chercher avec infiniment de respect. A certains moments, par notre péché, nous abîmons notre regard. Mais, en général, ce qui fait la beauté, la grandeur de quelqu'un, nous le sentons, toujours et nous sommes heureux, simplement parce que quelqu'un est là, quelqu'un que nous aimons bien, qu'il est près de nous, parce que nous sentons qu'il est quelqu'un d'inépuisable, qu'il porte dans son cœur quelque chose de très beau, de très grand, que c'est fragile mais que c'est beau, et que se trouver simplement en présence de ce secret du cœur de quelqu'un c'est une grande grâce.
Je crois que la mort, c'est précisément le moment où l'on sent que même si on fait tout ce qu'on peut, à travers des gestes très pauvres, très humbles, très maladroits, tenir une main, soulager une peine, une souffrance, la mort c'est le moment où l'on sent que l'on voudrait que ce secret de quelqu'un, que cette personne avec tout son secret, tout son mystère, reste près de nous. Et en réalité, à ce moment-là, elle nous échappe. Le moment de la mort, c'est précisément le moment où quelqu'un part avec son secret. Et curieusement, quand a eu lieu ce départ, il nous semble que, bien sûr, nous ne serons plus là près d'elle, nous ne serons plus là à essayer de partager avec elle dans la joie, dans l'amour, ce qu'il y avait de plus profond et de plus beau, mais il nous semble curieusement, que cette présence d'avant s'est tout à coup transformée, qu'il y a comme un nouveau rayonnement, que quand quelqu'un est parti avec son secret, on sait que nous n'avons plus prise sur lui, mais on se rend compte, mystérieusement, que cette personne a une sorte d'emprise merveilleuse sur nous, car son visage a été transfiguré. Elle a pris un visage d'éternité.
C'est à ce moment-là, effectivement, que, quand on meurt, on trouve son secret véritable. Nous, les vivants, qui voyons partir ce que nous voyons mourir, nous avons l'impression qu'ils partent avec leur secret de façon irrécupérable. Mais, eux, qui partent avec leur secret, lorsqu'ils arrivent devant le Seigneur, ils font cette prière que le Seigneur Lui-même faisait dans l'évangile : "Je te bénis, Père, de m'avoir révélé tout le secret de Ton amour, à moi qui suis petit et humble devant Toi !" Car c'est bien cela l'expérience de la mort. C'est sans doute l'expérience de notre grande petitesse et de notre humilité devant Dieu. C'est le moment, où, étant les plus petits, les plus humbles devant Dieu, Dieu nous révèle le vrai secret de nous-même. Nous étions aimés et nous ne pouvions pas nous apercevoir à quel point. Nous étions chéris de Dieu, et la plupart du temps nous l'avons oublié, et tout à coup, le secret que nous portions sur la terre voici qu'il est transfiguré en une lumière d'éternité.
Frères et sœurs, voilà ce qui s'accomplit en ces jours pour notre sœur Elise. Mystérieusement, doucement, le Seigneur a travaillé dans son cœur, à travers des choses très humbles, à travers sa souffrance, à travers sa redécouverte de la foi, à travers sa joie de venir prier avec nous, ici dans cette église. Et à travers toutes ces choses très humbles qui étaient son secret, que très peu d'entre nous ont connu, se tissait déjà son visage d'éternité.
C'est pour cela que, maintenant, au moment où nous allons rompre le pain, au moment où nous allons boire à la même coupe, c'est véritablement tout le secret de l'amour de Dieu qui va se déverser sur nous, dans notre vie, dans notre cœur, et, à travers lui, à travers le Christ, comme surimprimé, vous savez, il y a des photos où parfois deux visages sont presque imprimés l'un sur l'autre, presque par transparence le visage d'éternité de notre sœur Elise sera surimprimé à celui du Christ qui fait notre unité, notre lumière et notre paix.
AMEN