LAISSEZ VENIR A MOI LES PETITS ENFANTS
2 P 3, 12-18, Mc 10, 13-16
(6 mars 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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ous risquons de mal interpréter ce texte, car la plupart du temps, il a suscité dans le comportement chrétien, ne sorte de mièvrerie, d'enfantillage qui n'a pas été du meilleur goût. Pour bien comprendre ce texte, il faut le situer entre deux extrêmes.
D'abord, à l'époque de Jésus, l'enfant n'était pas véritablement considéré. La réaction des disciples est toute naturelle dans le contexte de l'époque. Un enfant, ça ne compte pas beaucoup. C'est seulement à partir du moment où une personne est capable de gérer sa propre vie et son patrimoine qu'elle est digne de considération et de respect. Jusqu'à l'âge d'une majorité (qui était plus basse que celle de maintenant) l'enfant est quelqu'un qui n'est pas pris en considération, qui est soumis à une sorte de domestication qu'on appelle l'éducation et qui consiste simplement à le sortir d'une espèce de rudesse naturelle qui pèse comme un fléau, sur l'existence de cet enfant. C'est pour cela que l'éducation est généralement assez sévère. C'est seulement quand il est dégrossi que l'enfant parvient à entrer dans la société des hommes et que, à partir de ce moment-là, on fera attention à lui.
Il est évident que cela ne convient pas du tout à notre mentalité moderne très influencée par Jean Jacques Rousseau et qui nous fait penser que ces petits amours d'enfants, à partir du moment où ils font n'importe quelle bêtise, c'est tellement adorable et tellement irrésistible, qu'on trouve cela, de toute façon, très bien, très beau. C'est un peu l'inverse que nous pratiquons. Nous considérons que cela est tellement merveilleux. Il y a une spontanéité, une innocence de l'enfant qui fait que, en réalité, on ne soupçonne même pas qu'il peut y avoir quelque chose qui n'est pas si innocent que ça dans le comportement de l'enfant. On est passé d'un extrême à l'autre, de celui qui consiste à considérer l'enfant comme fondamentalement peu intéressant à l'autre excès de notre société moderne qui s'extasie, de façon un peu inconditionnelle, devant l'enfant.
Si le Christ a béni ces enfants et s'est même fâché avec les disciples qui leur empêchait l'accès à la personne de Jésus, c'est pour une autre raison. C'est parce que Il veut éveiller en nous un regard plus vrai sur le mystère de l'enfance. On ne peut s'approcher de Dieu qu'avec une sorte de confiance fondamentale. C'est, le sens véritable de l'enfance spirituelle. L'enfance spirituelle n'est pas faite de mièvrerie ou d'une sorte de fausse innocence qui devrait susciter une admiration inconditionnelle. L'enfance spirituelle, c'est ce comportement profond que nous pouvons percevoir chez l'enfant, qui est fait à la fois de dépendance, une dépendance qui le rend démuni et contre laquelle il ne peut rien car il est totalement dépendant de ses parents, et un enfant qui ne grandit pas dans une affection profonde et réelle de ses parents risque de dépérir progressivement, et d'autre part, une sorte de confiance qui est le revers de cette dépendance. A partir du moment où l'enfant ressent cette dépendance, il sent qu'il ne peut progresser et grandir que par sorte de confiance renouvelée.
Quand on y réfléchit, c'est une des dimensions fondamentales de notre existence. C'est que nous ne grandissons que parce que nous faisons confiance. Nous ne grandissons que parce que cet univers, plus grand que nous, que nous ne comprenons pas, nous lui faisons une confiance profonde qui fait que nous voulons être partie prenante, que nous voulons recevoir ce qu'on nous propose, que nous voulons le faire nôtre, que nous voulons nous l'assimiler et devenir ainsi progressivement des hommes. Tout le secret d'une véritable éducation est là-dedans. C'est cette confiance partagée des éducateurs pour les enfants et des enfants dans leurs éducateurs.
C'est sans doute pour cela que le Christ, au moment où les enfants s'avancent spontanément vers Lui, veut faire comprendre à ses disciples que ces enfants s'avancent, vers Lui parce qu'ils veulent accueillir le Royaume. Bien entendu, ils n'ont pas une idée très précise du mystère de la personne de Jésus, mais ce n'est pas cela qui est important. Ce qui est important, c'est qu'ils ont cette attitude de cœur prête à accueillir avec confiance la personne même de Jésus. C'est en cela qu'il faut que nous restions des enfants. Ce n'est pas si facile. Ce n'est pas aussi simple et cependant c'est indispensable.
Demandons au Seigneur d'éveiller en nous ce véritable esprit d'enfance qui est la reconnaissance de notre dépendance vis-à-vis de Dieu qui a voulu se révéler à nous comme notre Père et cette authentique confiance qui est le désir réel d'accorder tout le poids de notre liberté à ce Dieu qui est venu nous sauver.
AMEN