LE SOURD BÈGUE
Gn 44, 1-7+9-13 ; Mc 7, 31-37
(21 février 1984)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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'évangile de saint Marc est le plus court, mais il contient quelques rares passages qui lui sont propres et la guérison de ce sourd qui a aussi la langue liée est un de ces passages propres à saint Marc. Cette guérison se caractérise par plusieurs traits que je voudrais rapidement examiner avec vous.
Le premier de ces traits, c'est l'abondance des détails concrets sur la manière dont Jésus guérit. Souvent, dans l'évangile, Jésus guérit en imposant simplement les mains ou encore par une simple parole, voire une parole prononcée à distance, comme pour le serviteur du centurion. Ici, Jésus multiplie les gestes ou plus exactement, saint Marc nous donne avec beaucoup de détails tous les gestes de Jésus. Il y a les gestes de la guérison elle-même : "Jésus met les doigts dans les oreilles du sourd, touche ses lèvres avec sa salive" exactement comme Il l'avait fait pour l'aveugle de naissance dont nous parle saint Jean : "Jésus avait fait de la boue avec sa salive et l'avait mise sur ses yeux ". Et dans quelques jours, nous lirons un autre passage propre à saint Marc, la guérison de l'aveugle de Bethsaïde, dont Jésus touchera les yeux avec sa salive.
Jésus emploie là des gestes courants à son époque (une époque où la médecine n'était pas encore très développée et où l'on utilisait beaucoup de gestes et de matériaux ordinaires comme les herbes et où la salive était considérée comme un produit pouvant avoir un pouvoir guérisseur). Jésus, donc, n'hésite pas à utiliser des gestes très concrets, très précis, des gestes significatifs qui manifestent combien Jésus est incarné dans notre monde, combien il fait partie de notre création. Il ne dédaigne pas ces gestes très simples, très humains. En même temps ce récit nous relate d'autres geste de Jésus qui ne sont pas liés à la guérison elle-même mais qui entourent celle-ci.
D'abord, Jésus prend le sourd-bègue à l'écart. Il le retire hors de la foule et c'est donc d'une manière privée, assez mystérieuse que Jésus va opérer cette guérison, Puis Jésus lève les yeux au ciel, Il prend donc appui, en quelque sorte, sur ce regard éternel qu'Il échange avec le Père pour être source de guérison et de vie. C'est dans l'intimité avec le Père que Jésus prend appui pour opérer cette guérison.
Saint Marc nous dit encore que Jésus "pousse un profond gémissement". A plusieurs reprises, saint Marc nous dit cela. Devant l'incrédulité des pharisiens "Jésus poussait un gémissement du fond de son être". Devant l'hostilité des pharisiens, saint Marc avait noté que "Jésus avait frémi et tressailli en Lui-même, devant leur incrédulité." Je crois qu'il ne faut pas prendre ce gémissement de Jésus comme un geste de compassion à l'égard du sourd-bègue, mais comme une sorte de frémissement intérieur de Jésus au moment où Il affronte le mal, car à travers ce sourd-bègue, ce sont les puissances de surdité que Jésus affronte. Jésus affronte celui qui nous rend sourd à la Parole de Dieu, celui qui rend notre langue incapable de chanter les louanges et les merveilles du Seigneur. C'est pourquoi ce gémissement de Jésus est, en quelque sorte, l'effort profond, le ressaisissement intérieur, au moment où Il va affronter les puissances du mal.
A travers tous ces détails, ce que saint Marc veut nous manifester, c'est que cette guérison du sourd-bègue est la guérison de l'humanité sourde et incapable de parler. C'est nous-mêmes qui sommes visés, à travers cette guérison. Nous sommes ces sourds dont il faut que les oreilles soient ouvertes. Nous sommes ces gens à la langue embarrassée et il faut que Jésus nous apprenne à parler librement, correctement, pour chanter les louanges de Dieu. Si nos oreilles sont bouchées, si notre langue est embarrassée c'est parce que le mal, le péché habitent en nous et que nous ne pouvons pas être atteints par la Parole de vie, et que nous ne pouvons pas prononcer cette Parole de vie. C'est la raison pour laquelle l'Église, dans sa liturgie baptismale, a repris les gestes de Jésus au cours de ce miracle. Chaque fois qu'il y a un baptême, on touche les oreilles du futur baptisé, on touche ses lèvres avec la salive, en disant les mêmes paroles que le Christ : "Epphata ! Ouvre-toi!" Ouvre-toi, c'est-à-dire que ce qui t'empêche d'entendre la parole de Dieu disparaisse. Que ce qui t'empêche de chanter les louanges de Dieu disparaisse. Que cette puissance du mal qui te tient enchaîné, sourd au message de l'amour de Dieu, incapable de proclamer sa vérité, que cette puissance du mal disparaisse.
C'est bien en ce sens qu'il faut comprendre cet évangile. Jésus est affronté aux puissances du mal, non seulement lors de la guérison de ce sourd-bègue mais aussi dans la guérison de chacun d'entre nous, dans la guérison de l'humanité. Et à chaque baptême, à chaque célébration sacramentelle, à chaque rencontre profonde entre le Christ et nous, c'est cette même lutte qui recommence car sans cesse nous nous laissons reprendre par le péché, par les puissances du mal qui obscurcissent notre cœur, qui ferment nos oreilles et qui murent nos lèvres.
C'est sans doute la raison pour laquelle Jésus demande ensuite à cet homme qui vient d'être guéri de ne pas proclamer ce miracle. Cette interdiction assez étonnante revient à plusieurs reprises dans l'évangile de saint Marc et notamment après quatre miracles : celle du sourd-bègue, de l'aveugle de Bethsaïde, la résurrection de la fille de Jaïre et la première multiplication des pains. Ceci parce que ces quatre miracles résument la manifestation messianique telle que l'avait annoncée Isaïe et telle que Jésus Lui-même la proclame, au début de sa prédication évangélique. Le Père m'a envoyé "pour que les sourds entendent, pour que les aveugles voient, pour que les morts ressuscitent et que la Bonne Nouvelle soit annoncée aux pauvres." Ce sont donc ces caractéristiques messianiques dont Jésus veut qu'elles ne soient pas proclamées car il a peur qu'il y ait malentendu sur son messianisme et que l'on s'attache uniquement à un aspect humain, thérapeutique, à cette guérison du corps, alors qu'Il veut que l'on comprenne qu'il s'agit vraiment d'une lutte contre le mal, d'une lutte contre Satan.
Dans l'évangile de saint Marc, il est clair que la divinité du Christ ne pourra être proclamée qu'au moment où Jésus sera sur la croix, au moment où Il mourra sur la croix, s'affrontant à la puissance du mal, et remportant paradoxalement par sa mort la victoire sur le mal et sur Satan. A ce moment-là, le centurion pourra s'écrier devant Jésus mourant : "Vraiment, c'était le Fils de Dieu !" Là, la proclamation pourra être vraie, car il n'y aura plus d'ambiguïté : Le Fils de Dieu, c'est Celui qui vainc le mal, qui vainc la puissance du péché, non pas par des gestes merveilleux mais par son amour. Ces gestes, ces miracles de Jésus n'ont pas pour but de le faire apparaître comme un thaumaturge, mais d'annoncer sa victoire définitive sur Satan qui s'ébauche, par la miséricorde de Dieu au cours de ces guérisons et qui annonce cet amour qui ira jusqu'à la mort sur la croix.
AMEN