LA FAIM

Gn 42, 1-9+15-17 ; Mc 6, 30-44

(17 février 1984)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

N

 

ous vivons dans des pays où, généralement, on est rassasié, c'est-à-dire que littéralement, on ne sait pas très bien ce que c'est que la faim. Et cela nous empêche peut-être de comprendre pourquoi, dans l'évangile, dans ce pays qui n'est pas un pays d'abondance, la Palestine, à cette époque où se posaient toujours, même dans la vie courante, des problèmes d'alimentation et de ravitaillement et où il y avait encore de temps en temps des famines, on en relate une sous Claude dans le Nouveau Testament cela nous empêche de comprendre pourquoi le rapport instauré par la nourriture est si fondamental.

Déjà, dans notre propre vie à nous, les premières manifestations de mécontentement ou d'insatisfaction ont été vraisemblablement sur le sujet de la nourriture, car il semble que quand un enfant crie c'est d'abord parce qu'il a faim. Et la faim c'est précisément quelque chose qui traduit toute la fragilité de l'homme, à la fois dans sa dépendance et dans la fermeté de son désir. Je pense que c'est pour cela que le Christ a très souvent des rapports avec les foules ou avec les gens, dans lesquels il est question d'avoir faim ou de manger ensemble. C'est parce qu'en ces réalités, c'est une sorte de réflexion très immédiate mais très profonde sur des données de notre existence humaine qui sont fondamentales et qui est le fait d'avoir un désir dépendant de l'autre et d'autre part d'avoir un désir très fermement fixé quant-à son objet.

La faim, c'est une expérience de dépendance, car la plupart du temps lorsqu'on a vraiment faim c'est précisément qu'on n'arrive pas à se nourrir par soi-même et que l'on dépend de quelqu'un. Et avoir faim, à ce moment-là, c'est faire l'expérience d'une sorte de radicale fragilité de la vie. Si on n'a rien à manger, on meurt. Mais d'autre part, à ce moment-là même, on n'a pas les moyens de se donner ce qu'il faut pour manger. Par conséquent l'épreuve de la faim est une épreuve de dépendance radicale : il faut qu'il y ait quelqu'un qui vous donne à manger. Et c'est quelque chose de tellement vital que le geste même de donner à manger, ce sera un geste purement gratuit. Ce sera éprouvé comme un don pour lequel, nous ne pouvons avoir que de la reconnaissance, car à travers le don qui est fait, c'est la vie qui est prolongée.

Par conséquent, ce peuple qui éprouve la faim, au milieu du désert, est en train de faire l'expérience de la dépendance radicale vis-à-vis de son Dieu. Déjà les ancêtres les Pères, au désert, avaient fait cette expérience. Ils n'avaient rien à manger dans le désert et ce qu'ils avaient compris, à ce moment-là, c'est que toute leur existence, traduite, si je puis dire, dans ce sentiment de la faim, manifestait qu'elle reposait sur l'unique générosité de Dieu. Ainsi la faim, telle que l'éprouvaient les Pères dans le désert et telle que l'éprouvent ces foules qui suivent Jésus, n'est pas simplement une sorte de démangeaison de l'estomac, mais c'est une sorte d'invasion de tout l'être. D'ailleurs c'est une des choses que nous remarquons bien lorsque nous avons vraiment faim, on ne pense qu'à ça, précisément parce qu'on a très faim. Et à ce moment-là on est incapable de dire simplement c'est mon estomac qui a faim. En réalité, c'est tout mon être qui meurt de faim. C'est quelque chose qui envahit tout le champ de conscience, qui est lancinant et dont on ne peut absolument pas de défaire. Donc c'est une perception très vive et très forte d'une dépendance radicale et immédiate.

L'autre chose, c'est la fixation du désir, car la faim on ne peut pas la tromper. C'est une chose extraordinaire car il n'y a pas de leurre pour l'appétit. Si on n'a pas mangé à sa faim, l'estomac manifestera à nouveau son désir et tout notre être se mettra à vibrer à ce désir et à manifester son insatisfaction. La faim c'est un désir extrêmement déterminé. Il faut manger. Il faut accueillir en soi quelque chose qui va donner vie, qui va donner force. Je pense que c'est pour cela que le Christ a très souvent voulu venir au-devant du désir, de la faim des hommes, car cela montrait que ce n'était pas le désir de n'importe quoi, mais le désir de ce qui était le plus nécessaire et le plus indispensable à l'homme et que l'homme ne pouvait pas se tromper ultimement quand il regardait le tréfonds même de son désir. Et c'est pourquoi Jésus multiplie les pains car, en multipliant les pains, il apporte à l'homme ce qui fait l'objet de son désir. Et il prend très peu, cinq pains et deux poissons, pour manifester qu'en réalité, à partir du moment où ce pain et ces poissons passent à travers ses mains, c'est de Lui-même qu'il donne.

Jésus est le seul à pouvoir faire cela, à éveiller le désir de l'homme à ses plus grandes profondeurs, à travers même le geste que Lui, Jésus, accomplit. Les hommes croient qu'ils ont besoin de pain. En réalité, ce qu'ils reçoivent c'est infiniment plus. C'est le pain et en même temps, le don du Christ. Et les deux choses sont inséparables. C'est le Christ Lui-même qui rend les deux choses inséparables. Et, à partir de là, l'homme reçoit pour satisfaire, au plus profond de son cœur, son propre désir. Et cela, il n'y a que Jésus qui peut le faire. Il n'y a que Jésus qui peut profiter de cette faim qui s'éveille dans notre cœur qui peut prendre ce quelque chose qui est presque rien dans la création, cinq et deux poissons, et qui peut proposer à l'homme quelque chose qui va tellement satisfaire et combler son désir qu'il reste des corbeilles.

Et le reste, c'est le symbole de la surabondance de l'amour de Dieu qui dépasse le désir de l'homme. Chaque fois que nous allons communier, nous devrions faire cette expérience. L'expérience d'un besoin radical. Nous sommes radicalement dépendants de Dieu. Nous avons faim de Dieu. Cela nous avons souvent un peu de mal à le réaliser dans toute sa profondeur, car il ne s'agit pas simplement de manger ou de consommer Dieu. Il s'agit de saisir dans la foi comment toute notre vie ne tient pas si elle n'est pas soutenue par Dieu. Nous sommes voués à une sorte de fragilité vitale. Si Dieu n'est pas là, nous mourons littéralement.

D'autre part, c'est l'expérience de la fixation de notre désir. Notre désir est fixé sur Dieu comme Celui-là seul qui peut aller au-devant de notre désir et le combler par-delà même son attente et la manière dont il se manifeste. Alors, qu'aujourd'hui, en allant communier, se renouvelle cette expérience du véritable désir de Dieu.

 

AMEN