PASSION DE JEAN ET PASSION DE JÉSUS
Gn 41, 38-42+47-49+52-57 ; Mc 6, 14-29
(16 février 1984)
Homélie du Frère Michel MORIN

Namur : Tête de Jean-Baptiste
|
C |
e n'est sûrement pas un hasard de la part de l'évangéliste Marc d'avoir placé l'épisode de l'exécution du Baptiste au sixième chapitre de son Évangile, alors qu'au premier chapitre, verset 14, il écrit : "Après que Jean eût été livré, Jésus se rendit en Galilée. Il y proclamait en ces termes la bonne nouvelle venue de Dieu : Les temps sont accomplis, et le Royaume de Dieu est tout proche, Repentez-vous et croyez à la bonne nouvelle !" Il aurait pu, à ce moment-là, au début de l'évangile, raconter comment Jean-Baptiste et pourquoi Jean-Baptiste avait été mis en prison puis exécuté. Cependant il attend que Jésus ait déjà proclamé pendant un certain nombre de mois cette bonne nouvelle du Royaume et que les signes de ce Royaume soient déjà visibles par leur fécondité, par leur efficacité tant dans l'esprit et le cœur des gens que dans leur corps lorsqu'il guérissait les malades ou chassait les esprits impurs. C'est d'ailleurs à cause de cette renommée que la célébrité de Jésus parvint aux oreilles du roi Hérode. Et c'est là que nous trouvons le sens de la place donnée par Marc à cet épisode de la mort du Précurseur.
Dans les premiers versets de cet évangile, il est question des noms, des titres que les gens donnent à Jésus, à la recherche de sa véritable identité. "On dit que c'est Jean-Baptiste qui est ressuscité" parce que le récit de son exécution est antérieur à ce passage. On dit que s'il a des pouvoirs extraordinaires, c'est justement en fonction de sa résurrection. "On dit aussi que c'est Élie ou un autre des prophètes qui est ressuscité." Et tout cela laisse Hérode tout à fait perplexe, et dans sa foi quelque peu superstitieuse, il en vient à se dire : "C'est vraiment Jean celui que j'ai fait décapiter qui est ressuscité."
Ces titres, qui sont ceux de Jean, et qui sont appliqués à Jésus, manifestent que chez les gens comme chez Hérode, il y a une recherche, une quête pour savoir qui est Jésus, en vérité. Alors, comme sa personne reste quelque peu insaisissable, on cherche une explication, une ressemblance avec d'autres personnes et celle qui semble être le plus proche de lui c'est Jean-Baptiste, à la suite des grands prophètes comme Élie.
Suite à cela vient le texte de l'exécution de Jean-Baptiste, parce que pour connaître quelle est la véritable identité de Jésus-Christ, Marc va proposer de contempler un instant le Précurseur. Et dans cette passion du Précurseur, il y a un certain nombre d'éléments très clairs qui annoncent la propre passion de Jésus. Pour percevoir le secret intime de la personne de Jésus, nous allons contempler un instant, à la suite de Marc, celui qui l'a précédé. L'identité du Christ ne sera pas encore révélée dans toute sa plénitude car Marc respectera cet aspect caché du mystère, cet aspect de la présence du Christ qui souvent, dans le texte de Marc, demande à ses apôtres que l'on ne dise pas qui Il est, à la suite d'un miracle ou d'une parole très claire sur sa propre identité. Voici quelques traits caractéristiques qui rapprochent la passion de Jean-Baptiste de celle de Jésus et qui font de cette passion une annonce, comme en filigrane, de la passion même du Christ.
D'abord, Jean-Baptiste va se situer par avance dans la ligne, dans les positions mêmes qui seront celles du Christ à propos du mariage puisque sa mort est une histoire de chantage entre Hérode, sa femme Hérodiade et sa fille qui vient danser devant lui. Jean-Baptiste reproche à Hérode d'avoir pris comme femme celle de son frère. C'est exactement ce que Jésus dira aux pharisiens quelques chapitres plus loin : "Quiconque répudie sa femme et en épouse une autre commet un adultère à l'égard de la première. Si une femme répudie son mari et en épouse un autre, elle commet un adultère." L'enseignement de Jean-Baptiste annonce celui de Jésus. Il ne s'en tient pas à l'application de la loi de Moïse, il en revient à ce qui était antérieurement la situation de l'homme et de la femme, au commencement.
D'ailleurs cette fidélité à la Loi et aux commandements est la caractéristique de Prophètes. C'est à cause de cette fidélité qu'Élie a tant souffert parce qu'il a osé affronter le roi Achab et dénoncer toutes les intrigues de jalousie de la reine Jézabel. C'est cette fidélité qui entraînera toute cette vision du prophète comme martyr à cause de la fidélité de Dieu. Hérode craignait Jean "parce que c'était un homme juste et saint". L'on retrouvera cette crainte chez Pilate. Pilate ne voyait vraiment pas pourquoi condamner Jésus. Probablement même qu'il avait un certain respect pour Lui. Mais de même que Hérode se laissera aller dans sa faiblesse pour exécuter le désir d'Hérodiade et faire décapiter Jean, de même Ponce Pilate se laissera aller dans sa faiblesse à condamner Jésus selon les cris de la foule : "Crucifie-Le ! Crucifie-Le !" L'un et l'autre, ce sera pour la même raison, l'un à cause de ses serments et des convives, l'autre parce que, s'il ne fait pas exécuter Jésus, il ne sera pas ami de César. C'est donc humainement dans la même psychologie, dans la même faiblesse, et pourtant avec un peu de respect vis-à-vis de l'autre que Hérode et Ponce Pilate feront exécuter l'un Jean-Baptiste et l'autre Jésus.
La dernière phrase de l'évangile : "Les disciples de Jean, ayant appris sa mort, vinrent prendre son corps et le déposèrent dans un tombeau". Et après la mort du Christ : "Nicodème et Joseph d'Arimathie vinrent prendre son corps et le déposer dans un tombeau neuf."
Ainsi, frères et sœurs, s'accomplit, s'achève la mission du Baptiste qui a été d'annoncer le Royaume de Dieu dans sa proximité immédiate, qui a été de montrer du doigt Jésus comme "l'Agneau de Dieu qui porte le péché du monde" et cela s'accomplira dans sa Pâque, et également à travers le silence de sa mort le témoignage de sa mort. Jean-Baptiste précède le Christ dans sa propre mort.
AMEN