D'OU CELA LUI VIENT-IL ?
Gn 41, 1-8+14-16+25-31 ; Mc 6, 1-13
(15 février 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Une si grande sagesse …
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e grand nombre était frappé d'étonnement et ils disaient, à propos de Jésus : D'où cela lui vient-il et qu'est-ce que cette sagesse qui lui a été donnée, ces grands miracles qui se font par ses mains ?" Qu'est-ce que cette Sagesse qui lui a été donnée ?
Dans l'antiquité, la sagesse c'est un idéal réservé à l'élite. Il n'y a que les gens proches de l'entourage du roi qui sont des sages. Ce sont ceux qui ont été introduits, dés leur jeunesse, dans la tradition religieuse, scripturaire du savoir. Ils vivent auprès du roi et ils forment une sorte de cour qui, à certains moments, par ses conseils, oriente les décisions du roi. Les formes les plus anciennes de sagesse, au Proche-Orient, c'est précisément le fait que "le sage est la bouche et le conseiller du Roi." Ainsi, il participe à la supériorité du Roi sur son peuple. C'est d'ailleurs ce qui justifie l'accès de Joseph à un très haut poste, parce qu'il a manifesté la Sagesse en décryptant le rêve du Pharaon des sept vaches grasses et des sept vaches maigres et c'est pourquoi, à ce moment-là, à cause même de la sagesse qui s'est manifestée, il a manifesté en lui quelque chose de royal et il peut désormais accéder aux plus hautes fonctions.
Chez les Grecs également la sagesse est réservée à une élite. C'est une sagesse d'école. Quand on est très doué, très beau et très intelligent, on peut aller chez monsieur Platon ou chez monsieur Aristote, dans leur grand institut qui s'appelle une Académie ou un Lycée (des mots qui feront fortune pas exactement de la même manière) et là, on peut effectivement devenir un Sage. C'est déjà un petit peu plus démocratique puisque, précisément, si on a les talents à la base, on peut éventuellement accéder à cette caste supérieure des Sages.
Mais, avec le Christ, et c'est cela qui est étonnant, c'est que la sagesse, et en cela le Christ reprend la meilleure tradition d'Israël dans les derniers siècles où l'on attendait le Christ, la sagesse n'est plus tellement quelque chose qui détermine une classe ou un rang supérieur. La sagesse, c'est devenu une compagne, une amie, Quelqu'un qui est près de vous et qui est toujours prête à éveiller votre cœur et votre esprit à la présence de Dieu. La sagesse, elle est essentiellement familière. Dans les derniers écrits de l'Ancien Testament, rédigés sans doute vers les années 200 à 100 avant Jésus-Christ, la Sagesse est souvent représentée comme une maîtresse de maison, très accueillante qui a préparé un très bon repas et qui s'en va courir sur les places et dans les rues, et qui invite familièrement les gens à venir se réjouir parce qu'elle a du bon vin à offrir et des viandes grasses à partager.
Et puis, il y a même ce passage mystérieux, dans les Proverbes, qui désigne la sagesse à travers un petit enfant, on ne sait pas très bien d'ailleurs si c'est un petit enfant ou un architecte (cela peut être les deux choses), qui joue familièrement aux pieds de Dieu, relation très simple, très profonde, très naturelle et qui donne beaucoup de joie.
Or je crois que c'est à la lumière de cette compréhension de la Sagesse qu'il faut lire l'étonnement des gens lorsqu'ils demandent à propos du Christ : "Qu'est-ce que cette sagesse qui lui a été donnée ?" Précisément, en voyant la familiarité du Christ avec les gens de Nazareth, ils ne pouvaient pas s'empêcher de dire, presqu'à contre-cœur : "Quelle est cette sagesse ?" comme si, d'une certaine manière, ils pressentaient dans le Christ, la sagesse de Dieu, quelque chose de très familier, de très proche, de très profond et un peu déroutant. Et, sans le vouloir, ils avaient dit qui était exactement le Christ. Car là nous était véritablement révélé qui était la sagesse : une personne, c'est-à-dire un être capable profondément de relation, d'amitié, d'amour. "Et qu'est-ce que cette sagesse qui lui a été donnée ?" C'était précisément, pour ces hommes, de se rendre compte que la sagesse était parmi eux, à leur porte, dans leur synagogue, leur parlant, leur prêchant avec une simplicité, une beauté, une profondeur qu'ils n'avaient jamais soupçonnée.
Seulement, et c'est cela qui est terrible, c'est qu'au moment même où ils sentent la proximité de cette sagesse, au lieu de se laisser séduire, au lieu de suivre le Christ et de l'aimer, ils ont cette espèce de mouvement imperceptible de recul dans leur cœur qui les fait se demander : "Mais qu'est-ce que c'est que cela ?"Qu'est-ce que cette sagesse ? Et cette seule petite réaction suffit à briser l'intimité que Jésus voulait créer entre eux et Lui. Au fond, matériellement, il n'y a pas eu grand chose, ce jour-là, à Nazareth. Simplement une sorte de mouvement de recul. D'une certaine manière on aurait pu même ne pas s'en apercevoir. Je dirais que le Christ aurait pu fermer les yeux sur cette affaire-là. Et pourtant, c'était le péché le plus profond qu'il pouvait y avoir : au moment même où on percevait la proximité de la sagesse de Dieu, s'en écarter avec une sorte de recul et de distance qui nous rendait inaccessible à elle et qui la rendait inaccessible à nous.
C'est pour cela, frères et sœurs, qu'il ne faut pas nous faire d'illusion. Nous sommes un peu trop souvent comme les habitants de Nazareth, c'est-à-dire à la fois nous sommes séduits par la très grande beauté, par la très grande profondeur de la sagesse de Dieu, par la très grande familiarité de Dieu. C'est une des choses qui nous touchent le plus parce que nous sommes plus habitués à aller à la messe, à prier à l'office, à lire la Parole de Dieu. Et par conséquent, il y a quelque chose de très proche qui s'est fondé en notre cœur, une sorte d'intimité entre le Christ et nous. Et très souvent nous nous disons : "Mais quelle est cette sagesse ? D'où vient-elle cette sagesse qui a été donnée et qui nous est manifestée ?" Mais, alors prenons bien garde au moment même où nous sentons cette proximité et cette très grande familiarité de la sagesse qu'à ce moment-là, ne se glisse un tout petit quelque chose, un je ne sais trop quoi qui dans notre cœur crée une légère faille, une légère distance, car alors, tout peut être cassé !
Demandons au Seigneur qui est la sagesse de se manifester à nous dans cette familiarité, je dirais presque dans cette séduction de Dieu, parce que c'est très important. Nous sommes si faibles que nous avons besoin d'être séduits par Dieu. Mais que jamais nous n'ayons cette espèce de mouvement de repli ou de distance qui nous fasse reculer devant cette proximité et cette tendresse de Dieu qui se présente à nous, car à ce moment-là, pourrait se casser en nous quelque chose qui créerait le même malentendu qu'entre le Christ et les habitants de Nazareth qui croyaient le connaître si bien.
AMEN