POURQUOI LES DÉMONS AIMENT-ILS LES PORCS ?

Gn 39, 7-20 ; Mc 5, 1-20

(9 février 1984)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Le possédé était enchaîné par Satan

L

 

es évangiles synoptiques nous donnent là un récit extrêmement coloré, qui frappe l'imagination. Cette énorme cavalcade de deux mille cochons qui se précipitent dans les flots du lac de Tibériade a de quoi inspirer les plus beaux poèmes épiques. En réalité je crois qu'il ne faut pas se laisser trop impressionner par le côté très saisissant de l'épisode qui n'est que la conclusion d'un autre évènement beaucoup plus important, beaucoup plus grave et qui est le fait que le Christ apporte le salut.

Cet épisode de la guérison du possédé de Gérasa est important car c'est un des premiers moments où le Christ apporte le salut aux païens. Si on regarde les évangiles, puis plus tard les Actes, on s'aperçoit que le fait d'apporter l'évangile aux païens est une œuvre extrêmement délicate. En effet, à l'intérieur même du peuple de la promesse, ce peuple a déjà été travaillé depuis Abraham, à travers la Loi, à travers David et les prophètes. Il a été préparé à recevoir son Dieu. Par conséquent, il y a eu tout un décapage préliminaire qui a été fait par les Alliances. Tandis que, dans ce passage, Jésus pour la première fois, franchit la mer de Tibériade et arrive dans un territoire païen. Il faut alors commencer par le gros œuvre qui est précisément de chasser les démons. C'est pour cela que ce récit est une sorte de récit à gros traits, car c'est le coup de bulldozer du Christ dans le monde païen, pour essayer de mettre de l'ordre et de commencer à y voir clair.

La caractéristique des païens c'est que, eux, n'ayant pas reçu les alliances et les promesses, sont encore totalement sous l'emprise du démon. Par conséquent, le combat va être face à face. Il va falloir affronter ce démon qui est Légion, c'est-à-dire qui a une action à la fois extrêmement redoutable, démultipliée et qui agit partout. C'est un démon polymorphe, le démon qui saisit ce pauvre païen. C'est à la fois un démon de l'impureté, c'est-à-dire de l'incapacité de s'approcher de Dieu et en même temps une sorte de démon qui fourmille de toutes les manières. Et lorsque Jésus arrive en pleine terre païenne, Il s'affronte au pouvoir immédiat du démon sur les païens. C'est une sorte de combat analogue à celui qu'Il a livré au moment de la tentation au désert. Là c'était un corps à corps, c'était le démon qui essayait de détourner Jésus de sa mission. Ici, le démon revient à la charge pour dire : "Mais tous les païens sont à moi, car je suis Légion. Je peux m'emparer de tous les hommes. Si tu veux, accomplis ta mission en Israël, mais ne viens pas prendre tout ce domaine qui m'appartient encore, car je suis Légion".

Le Christ affronte véritablement le démon en lui disant : "Sors de cet homme !" A ce moment-là, le Christ affirme que sa mission sera aussi pour les païens, sera aussi pour l'autre côté du lac de Tibériade. Alors, le démon sent qu'il a perdu la partie et c'est pourquoi il demande d'aller se réfugier chez les cochons. Au fond, ce que signifient les cochons, c'est précisément la viande que mangeaient les païens, c'est le symbole du paganisme. Les démons disent : "Si vraiment tu nous chasses, permets que nous restions dans les zones les plus typiques et les plus symboliques du paganisme, c'est-à-dire le troupeau de cochons". Et c'est cela qui se passe. Jésus le leur permet. Il permet au démon cette espèce de retranchement sur lui-même, dans les ultimes symboles de ce paganisme que représentent les cochons puisque, précisément, les juifs, eux, ne mangent jamais de viande de porc. Le Christ autorise que le paganisme soit réduit à la plus pure expression de lui-même, c'est-à-dire à son cochonnet, c'est exactement ça, et cela le mène à la mort. C'est quand ces pauvres cochons sont réduits à l'état de purs démons païens, qu'il n'y a plus qu'une chose à faire, de mourir devant la présence du Christ qui sauve.

Ainsi donc, je crois qu'il ne s'agit pas de saisir d'abord le côté un tout petit peu spectaculaire de cette précipitation de tous les porcs au fond de la mer, mais il s'agit de bien saisir la lecture que les évangiles veulent nous faire comprendre. Lorsque le paganisme est aux prises avec le salut, il a effectivement tendance à prendre cette technique de la peau de chagrin, à se retirer sur ses bases les plus enracinées, les plus invétérées, mais cela aboutit finalement à la mort. C'est cela qui doit se passer un petit peu dans le cœur de chacun d'entre nous. Il y a en chacun de nous "ce cochon de païen qui sommeille", si je veux reprendre les termes de l'évangile, et il faut que nous acceptions d'être délivrés de ce paganisme et qu'il y ait une certaine partie de nous-mêmes qui tombe à la mer. On ne peut pas faire autrement. C'est cela notre conversion.

Alors, demandons au Seigneur que, pour nous et pour ce monde qui, à certains moments, tend à revenir, au moins culturellement et sociologiquement à un certain paganisme, qu'en réalité ce paganisme soit déjoué et que soit libéré en nous, cet homme qui est possédé par les légions d'esprits qui circulent à travers le monde. Que nous soyons, nous aussi, trouvés, par la puissance du Christ, "assis, vêtus, et dans notre bon sens" c'est-à-dire assis dans l'espérance d'être relevés par le Christ pour la Résurrection, vêtus, c'est-à-dire revêtus véritablement de la robe nuptiale alors que, jusque-là, ce pauvre homme se tailladait et vivait nu dans les tombeaux et dans des lieux de mort, et puis dans notre bon sens, c'est-à-dire dotés de cette merveilleuse sagesse de Dieu que le Christ a fait partager à ce possédé au moment où Il l'a guéri. Et alors, nous pourrons entendre cette parole du Christ : "Va chez les tiens pour proclamer les merveilles que Dieu a faites pour toi !"

 

AMEN