JÉSUS DANS LA TEMPÊTE
Gn 39, 1-6 ; Mc 4, 35-40
(8 février 1984)
Homélie du Frère Michel MORIN
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ne grande tempête, un grand coup de vent, un grand tourbillon. Puis, un grand calme. Entre ces deux événements de la nature, le sommeil profond de Jésus dans une sorte d'inconscience, d'insouciance du danger qui Le menace puisqu'Il est dans la même barque que ses disciples. Un sommeil profond de Jésus et une très grande peur de ses disciples qui auraient mieux fait de faire comme leur Maître, de dormir plutôt que de s'inquiéter de ce qui leur arrivait.
Cet évangile est très proche de notre vie. Nous aussi, dans la barque de notre vie, nous sommes souvent, d'une façon ou d'une autre, aux prises avec de grands tourbillons, soit qu'ils viennent de l'extérieur par des événements qui nous heurtent, qui nous choquent, qui nous brisent, soit qu'ils viennent de l'intérieur par des événements qui nous tourmentent, qui nous agressent, qui nous divisent. Et nous prenons peur parce que nous ne sommes pas plus forts ni meilleurs que les disciples. Nous prenons peur et nous sommes remplis d'une grande crainte, et, comme les disciples, nous sommes étonnés que Jésus ne fasse rien : "Tu ne te soucies pas que nous sommes en train de périr !" Que fais-tu donc, dans ton sommeil et dans ton apparent silence ?
Vous connaissez probablement cette très belle pièce de Bernanos le Dialogue des Carmélites, où l'auteur met en scène tout un couvent de Carmélites, exactement seize, au moment le plus tragique de la Révolution Française, lorsque l'Assemblée Constituante a décidé non seulement de dépouiller les communautés de leurs biens, mais aussi de dépouiller la terre et la République de la religion et donc d'exécuter, d'éliminer tous ceux qui, d'une façon ou d'une autre en sont les représentants et sont par conséquent en contradiction avec la nouvelle religion que les révolutionnaires veulent établir : le culte de la Raison. Dans ce couvent, pendant les quelques mois qui précèdent la fin tragique de ces Carmélites, Georges Bernanos nous fait assister au dialogue qui se lie, qui s'établit, qui se tisse entre elles, entre la Prieure et la sous-prieure, entre les jeunes et les plus âgées, entre celle qui sont par tempérament inquiètes et celles qui disent : de toute façon, il arrivera ce qui doit arriver. Ce dialogue des Carmélites beaucoup plus que le dialogue entre ces religieuses, c'est le dialogue entre la peur, entre la crainte, entre le trouble et la force qui vient de Dieu, vécu de façon plus aiguë dans la conscience et dans le cœur de la plus jeune d'entre elles, au nom évocateur, significatif, sœur Blanche de l'Agonie du Christ par son nom de religieuse alors que son nom de femme du monde c'est Blanche de la Force.
En exergue de cette pièce, Georges Bernanos écrit ces quelques phrases, qu'il puise d'ailleurs à un autre de ses écrits, un roman intitulé "La Joie". Il écrit à la personne à laquelle il dédicace son œuvre : "En un sens, voyez-vous, la peur est tout de même la Fille de Dieu, rachetée la nuit du Vendredi-Saint. Elle n'est pas belle à voir non, tantôt raillée, tantôt maudite, renoncée par tous. Et cependant, ne vous y trompez pas, elle est au chevet de chaque agonie et elle intercède pour chaque homme."
L'événement de la tempête apaisée est un événement qui anticipe la Pâque de Jésus et qui anticipe toute situation des chrétiens. C'est que Jésus, dans un grand tourbillon de souffrances, a connu la peur, au jour de son agonie. Mais dans un grand calme, dans une grande paix, il est ressuscité pour que ses disciples puissent, désormais, reposer sur Lui, sans crainte de l'avenir ni du présent, sans crainte de tous les événements, de toutes les contradictions qui les heurtent, qui les déchirent et qui, humainement, les brisent. Quand nous prenons peur, il ne faut pas avoir peur de notre peur. Le Christ l'a vécue, le Christ l'a connue, pas quand Il était secoué dans la barque puisqu'Il dormait, mais lorsqu'Il était secoué par la Passion alors que ses disciples dormaient à côté de Lui. Les rôles étaient inversés. Le Christ a exorcisé la peur. Le Christ a purifié la peur. Et, si nous la connaissons nous aussi, comme Lui, parce que nous sommes de la même chair humaine, parce que nous avons dans notre cœur toutes sortes d'inquiétudes, il faut savoir, comme le dit si joliment Bernanos que cette peur est aussi sauvée, que cette peur a été rachetée la nuit du vendredi-saint et que si elle est encore au chevet de chacun de nous, au moment de notre agonie et comme à chaque moment de notre vie lorsqu'il s'agit de combattre, elle intercède pour nous, plus qu'elle nous écrase, plus qu'elle ne veut nous séparer de la présence du Christ Ressuscité.
Alors, frères et sœurs, que cet évangile pascal du Christ qui ramène dans le cœur des apôtres, le calme de façon beaucoup plus profonde, de façon beaucoup plus permanente que le calme de la mer de Galilée, que cet évangile soit pour nous non pas quelque chose qui nous enlève toute peur, mais qui enlève à la peur ce qu'elle a de mortel, de désespérant, ce qu'elle a d'agonisant au sens le plus mauvais du mot, ce qu'elle a comme fin. La peur, nous pouvons la connaître, elle est une chose humaine qui porte en elle un mal, mais, comme toute réalité humaine, comme toute réalité de notre psychologie humaine, parce qu'elle a été vécue par le Christ, elle est rachetée par le Christ. Et, désormais, lorsque nous la rencontrons ou lorsqu'elle s'impose à nous comme une brisure, comme un fardeau, c'est peut-être parce qu'à l'intérieur il y a pour nous un appel. Un appel à mettre notre confiance dans la présence du Christ même lorsqu'Il dort, même lorsqu'Il sommeille, même lorsqu'Il est en silence, même lorsque nous avons envie de lui crier : "Mais qu'est-ce que Tu fais pendant que nous périssons ?" Et c'est ainsi, d'ailleurs que s'est achevé le Dialogue des Carmélites, non plus à discuter entre elles sur les évènements qui allaient intervenir, non plus à laisser parler entre elles leur propres sentiments de peur ou d'espoir, mais ce Dialogue s'est terminé en un immense chant de confiance en Dieu, le Veni Creator, la force qui vient de Dieu, au moment même où elles montaient sur l'échafaud.
AMEN