QUEL ÉTRANGE SEMEUR !
Gn37, 2 b-11 ; Mc 4, 1-20
(6 février 1984)
Homélie du Frère Michel MORIN

Est-ce le bon terrain ?
|
C |
'est à la contemplation du mystère de Dieu et de son œuvre dans le cœur des hommes que cet évangile nous invite.
D'abord, tournons-nous vers le visage du semeur. C'est un semeur quelque peu distrait et inconséquent. Pourquoi donc jette-t-il sa semence n'importe où ? sans faire attention à l'endroit où elle tombe ? Pourquoi ce gaspillage des bons grains dont il sait qu'ils ne donneront pas de fruit parce qu'ils tombent sur les pierres, sur les chemins ou dans les épines ? Pourquoi le semeur ne réserve-t-il pas son grain à la bonne terre, qu'en bon cultivateur il connaît, puisque c'est Lui-même qui l'a préparée ? Le Seigneur ne compte pas avec le cœur des hommes. Le Seigneur ne regarde pas le péché des hommes, la dureté de leur cœur. Comme dit l'apôtre Paul : "Il ne fait pas acception des personnes." Le cœur du semeur est caractérisé par la générosité pour tous. La Parole de Dieu, et cette parabole nous le fait comprendre, est donnée à tous. Dieu ne calcule pas Dieu ne limite pas, Dieu n'a pas de réserve pour les semailles de sa grâce et de son salut pour les hommes. Il veut et Il fait en sorte que tous les hommes reçoivent, d'une façon ou d'une autre (façon souvent invisible pour nous, mais peu importe), que tous les hommes reçoivent dans leur cœur le grain de la semence, c'est-à-dire de la vie divine. C'est quelque chose qui peut nous étonner, mais Dieu ne compte pas. L'abondance de sa grâce déborde et Il ne s'occupe pas de savoir si elle tombe dans le cœur des bons, ou dans le cœur des mauvais puisqu'il fait pleuvoir la pluie pour les bons comme pour les mauvais. Il est important que, de temps en temps, nous retrouvions le sens de cette générosité sans calcul et sans mesure de Dieu qui veut donner sa vie pour tous, pour les bons mais encore plus pour ceux que nous, nous jugeons mauvais.
Contemplons maintenant l'abondance, la moisson. Dans l'évangile, dans l'Écriture, cette moisson est toujours le signe que la plénitude des temps est arrivée. Or, il y a ici la récolte, récolte qui est encore limitée, récolte qui n'a pas encore atteint tout ce qu'elle doit donner puisqu'il n'y a que quelques grains qui tombent sur la bonne terre et "qui donnent l'un trente, l'autre soixante, l'autre cent pour un", chacun, pour le coup, selon sa mesure et selon sa capacité. Nous ne sommes pas appelés à donner chacun une moisson qui ressemble à celle du voisin. La Parole de Dieu n'est pas uniforme et elle ne tombe pas dans des gens qui seraient eux aussi uniformes ou tous semblables. Chacun donne selon sa mesure. L'essentiel est que chacun donne selon toute la mesure qu'il peut donner.
Et aujourd'hui le Christ moissonne. Aujourd'hui sa Parole "ne remonte pas au ciel sans avoir germé", sans avoir grandi, sans porter du fruit dans le cœur des hommes. Mais de même que nous sommes étonnés par le fait qu'Il jette son grain dans tous les cœurs, nous sommes peut-être aussi étonnés de cette moisson qui existe déjà et que le Semeur engrange chaque jour. Mais cela reste invisible, cela reste l'œuvre de son cœur. Mais c'est une vérité qu'aujourd'hui le Royaume de Dieu, parce que nous sommes dans la plénitude des temps, porte déjà beaucoup de fruits. Et ces fruits sont engrangés dans le ciel, dans la communion des saints où ils servent à nourrir ceux qui ne sont pas encore capables de produire par eux-mêmes les fruits destinés à les nourrir. Nous sommes donc invités à la reconnaissance de cette abondance qui jaillit du cœur de Dieu et de cette abondance qui porte des fruits dans le cœur des hommes, même si nous ne les connaissons pas et qui déjà, sont engrangés pour la moisson, où elle sert au repas de la Pâque, au repas de l'éternité.
Cette parabole, cette histoire, est encadrée par deux mots. Le premier, alors que Jésus commence son enseignement c'est celui-ci : "Écoutez !" Et le dernier, la bonne terre est qualifiée comme "ceux qui écoutent". Il y a ceux qui ont reçu la semence dans la bonne terre, ils écoutent la Parole de Dieu. La bonne terre n'est donc pas signifiée ici comme une disposition plus ou moins morale, plus ou moins bonne, plus ou moins juste de notre cœur ou de notre vie. La bonne terre, ce ne sont pas forcément ceux qui sont parfaits, ceux qui ne sont pas pécheurs."Ce sont ceux qui écoutent". Ce sont ceux qui contemplent au fond de leur cœur, l'origine de la moisson qui est le cœur de Dieu. Et l'ultime étape de cette moisson qui est toujours le cœur de Dieu, ce sont ceux qui contemplent cette réalité invisible, dans la foi, qui ouvrent leur cœur à l'écoute. A l'écoute de cette vie qui descend du ciel et qui remonte au ciel, mais qui doit avec elle nous emporter.
En célébrant les martyrs du Japon, eux qui ont écouté cette parole de Dieu et qui, parce qu'ils l'ont écoutée, sont devenus une bonne terre parce que la Parole convertit, la Parole cultive, la Parole nous purifie et la Parole nous enrichit, ils sont devenus cette bonne terre, ils ont porté du fruit, un fruit que nous connaissons parce que c'est leur martyre. Que par leur prière, que par leur intercession, nous puissions, nous aussi, prendre une intelligence plus vive, plus aiguë de cette Parole de Dieu qui est semée dans le cœur de tous les hommes, qui doit porter du fruit pour la nourriture éternelle de tous les hommes et qui descend aujourd'hui, par le corps du Christ, par son sang, dans notre terre, Parole faite chair pour qu'elle puisse nous nourrir et nous faire porter du fruit en abondance.
AMEN