IL EN INSTITUA DOUZE

Gn 32, 4-8+23-33 ; Mc 3, 13-19

(3 février 1984)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Le Christ et ses apôtres

P

 

our être disciple, il faut deux choses. Il y a un premier élément qu'on peut appeler la vocation ou l'appel. Ce moment-là est toujours ou pratiquement toujours individuel. Le Christ passe le long du lac, ou le Christ est aux bords du Jourdain dans les parages où Jean baptise, et là, Il appelle un tel ou un tel : "Viens ! Suis-Moi !" La vocation est pour ainsi dire le moment où Jésus reconnaît, dans le cœur d'un homme, dans sa disposition intérieure, la possibilité de répondre. C'est le moment où le Christ propose un appel. Il dit : "Viens et suis-Moi !" ou : "Je te ferai pêcheur d'hommes !" ou bien : "Tu verras mieux encore, tu verras les cieux ouverts !" Mais, dans tous les cas, c'est cette relation interpersonnelle, immédiate qui est décisive. D'une certaine manière, la vocation, c'est le moment où le Christ, en le reconnaissant, nous donne notre vrai visage. Il fait que nous sommes ce que nous avons à être. Bien entendu, c'est toute une histoire qui s'ouvre, une histoire individuelle dans notre cœur et dans la vie d'un homme, mais c'est cette rencontre dans laquelle le Christ dit à quelqu'un :"Tu es celui-ci. Tu es celui que j'aime ! Tu es celui que j'ai appelé depuis toujours, et voici le moment, voici l'instant où commence à s'accomplir ta véritable histoire." Et cela, nous en avons tous été les bénéficiaires au jour de notre baptême. Quand nous sommes baptisés, c'est le Christ qui se penche sur nous et qui nous révèle notre véritable visage.

Mais pour être disciple, il ne suffit pas de la vocation ou d'être appelé. Il y a cet autre moment qui est l'institution et c'est ce que nous venons de lire. La plupart du temps, quand nous pensons institution, nous pensons aux institutions sociales ou politiques, c'est-à-dire à assurer une sorte d'ordre ou à tout le moins une certaine pérennité. Les différentes personnes qui occupent un poste se succèdent les unes aux autres à mesure qu'elles sont licenciées ou qu'elles prennent la retraite, mais le poste reste toujours. Par conséquent, l'institution, c'est pour cela parfois qu'on la critique a ce caractère un peu fixiste, généralement même assez fixiste et très définitif qui fait que normalement quand un homme est investi d'une fonction, cette fonction devrait s'exercer de manière identique même si les problèmes auxquels il faut faire face sont toujours différents. C'est pour cela qu'il vaut mieux avoir de bonnes institutions que de mauvaises bien que ce ne soient pas les institutions qui fassent tout. A vues humaines, ce qui nous intéresse dans les institutions c'est le fait d'une sorte de pérennité et de sécurité dans le vouloir-vivre ensemble. C'est le grand intérêt des institutions et c'est pour cela qu'il ne faut jamais les opposer à la vie, parce que la vie au pur état de jaillissement spontané, c'est très souvent l'anarchie et l'institution permet que la vie puisse s'épanouir chez chacun des membres, sans pour cela marcher sur les pieds du voisin ou tout au moins en essayant au maximum de respecter ses droits.

Mais je crois que, dans l'Église, l'institution ce n'est pas seulement que le Christ a voulu faire quelque chose qui se tienne pas trop mal. Si Jésus avait dit : Mes disciples ne sont que douze pour l'instant mais au fur et à mesure qu'ils vont grandir ça va faire du brouhaha, il y aura plusieurs possibilités de charismes, par conséquent il faut un petit peu d'ordre dans tout cela. Si le Christ avait seulement institué les douze pour cela, l'Église serait, il faudrait le dire, une institution tout humaine. Il y aurait des évêques et des prêtres pour que l'Église ne s'engage pas trop dans le désordre, voire même le chahut. Dans ce cas-là, l'institution des douze, ce serait une sorte de marque de sécurité, une sorte de barrière et de garde-fou pour baliser la marche de l'Église. Si l'on voit les choses simplement comme cela, ce n'est pas tout à fait vrai, c'est très insuffisant.

C'est vrai que l'institution, dans l'Église, a ce rôle-là, de faire que les gens puissent vivre ensemble dans une même Église. Nous sommes bien placés aujourd'hui pour savoir que ce n'est pas toujours facile. Mais ce n'est pas seulement cela. Jésus Lui-même institue les douze, et petit détail : "Il en institua douze pour être ses compagnons, pour les envoyer prêcher avec pouvoir de chasser les démons." C'est décisif. S'Il institue les douze, c'est pour les envoyer prêcher, c'est-à-dire pour que la Parole de Dieu puisse être non seulement sur les lèvres de l'humanité de Jésus-Christ, mais sur les lèvres de ceux qu'Il a institué. La vérité de la Parole de Dieu est non seulement sur les lèvres du Christ qui annonce la Bonne Nouvelle sur les chemins de Galilée, mais par l'institution même Il la transmet sur les lèvres de ses disciples.

C'est un risque terrible qu'Il prend, et nous en savons quelque chose depuis vingt siècles de christianisme. C'est redoutable que Dieu ait fait une chose pareille, mais c'est comme cela. Et ensuite, pouvoir de chasser les démons car Il donne réellement à ses disciples la domination sur les puissances du mal. Et là aussi, c'est un risque terrible qu'Il prend car Dieu sait que, dans notre cœur il peut y avoir de terribles complicités avec le mal et c'est très dangereux de donner à des hommes le pouvoir de chasser les démons. Mais cela signifie que l'Église a, dès ce moment-là, les promesses de la vie éternelle L'institution n'est pas quelque chose qui va faire tenir l'Église cahin-caha à travers les aléas de l'histoire. Cela signifie que l'Église, en tant que peuple d'apôtres et de disciples, est investie de la présence, de la Parole et de la puissance même de Dieu. A ce moment-là, on ne peut plus l'analyser comme une simple institution humaine, même si trop souvent, elle en donne un peu le spectacle très lamentable dans ce cas-là. A partir de ce moment-là, l'Église est investie de l'éternité même de Dieu. C'est le pouvoir de chasser les puissances du mal, c'est le pouvoir de parler au nom de Dieu Lui-même dont chaque apôtre, chaque disciple, chaque compagnon du Christ est investi.

Et vous voyez alors quelle est la double composante de la vie de chacun d'entre nous en tant qu'il est apôtre et disciple de Jésus-Christ. A la fois, il y a la vocation et l'appel qui n'est pas seulement l'épanouissement de sa personnalité, même si c'est très important, car cette vocation et cet appel ont pour but de nous instituer comme disciple, c'est-à-dire une sorte de dépossession de nous-mêmes pour que notre parole ne soit pas seulement ce que nous pensons, mais ce que le Christ nous a révélé, pour que nos combats, nos efforts ne soient pas simplement le désir de notre épanouissement personnel, mais que ce soit aussi cette participation à la puissance de la mort et de la Résurrection du Christ qui a vaincu le mal. Ainsi la Parole n'est plus tout à fait la nôtre, elle n'est plus simplement dans la ligne d'un épanouissement personnel et notre combat contre le mal n'est plus simplement dans la ligne d'un épanouissement personnel. Elle est le combat et la Parole de celui qui est envoyé, qui est institué et qui participe ainsi dès maintenant, de l'éternité, de la vérité, de la force et du salut de Dieu. C'est cela l'Église et c'est cela que nous avons à être.

Je disais tout à l'heure que c'était un risque redoutable que Dieu avait pris, mais c'est aussi un risque redoutable pour nous car, à tout moment, notre grande tentation et notre grand péché, comme disciple et comme apôtre de Jésus-Christ, c'est de récupérer la Parole de Dieu pour en faire ce qui nous semble bon. Or, le véritable visage que nous devons avoir, c'est celui de notre vocation et de notre institution comme apôtre, c'est-à-dire de nous laisser totalement saisir par l'amour, par la Parole, par la puissance et par le salut de Jésus-Christ.

 

AMEN