UN HOMME PARTIT EN VOYAGE

Ap 11, 3-12 ; Mc 13, 33-37

(16 novembre 1983)

Homélie du Frère Michel MORIN

C

 

es quelques versets se situent, dans l'évangile de saint Marc, à la fin de son texte comme s'ils avaient en perspective la fin du monde, le retour du Christ dans la Parousie. Ce texte se situe juste avant le déroulement de la Passion. Immédiatement après ces paroles que le Christ donne à ses disciples, on entre dans la célébration de la Pâque, de la fête des Azymes. Et le texte qui suit c'est l'onction à Béthanie, cette onction qui se situe une semaine avant la mort et la résurrection du Christ. Il faut donc comprendre ces textes comme s'appliquant, pour Jésus, immédiatement à sa Passion, à sa résurrection et c'est ainsi que les disciples ont dû le recevoir.

Le Christ fait allusion immédiate à son départ, à sa mort : "Il en sera de même qu'un homme parti en voyage". C'est Lui cet homme qui part en voyage, c'est Lui qui va quitter les siens et qui va traverser ce passage de la mort par sa souffrance, par sa passion. Mais avant, il va remettre à ses serviteurs le soin de sa maison. Il va assigner à chacun sa tâche et cela sera signifié dans l'évangile de saint Jean lorsqu'il dira à ses disciples, au moment du lavement des pieds: "Tout ce que j'ai fait pour vous, faites-le pour les autres". Je vous ai confié ma maison, je vous ai confié mes biens, ils sont désormais entre vos mains. Ce sera à vous d'agir pendant ce temps d'absence. Et à l'un d'eux il a donné comme fonction particulière d'être portier. Il lui a remis les clefs. Il lui a remis ce pouvoir d'ouvrir ou de fermer et c'est une allusion au rôle de Pierre qui, au milieu des apôtres, aura à veiller, aura à garder la maison comme le Christ Lui-même l'a désiré.

Ainsi les apôtres entrent dans la Passion du Christ avec, en mains, ces biens que le Christ leur a donnés et ils doivent donc veiller car eux-mêmes ne savent pas quand le maître reviendra. Ils ne savent qu'une seule chose, c'est qu'il ne reviendra pas "le jour". Le Christ leur dit, de façon très précise : "Le maître de maison viendra le soir, à minuit, au chant du coq, c'est-à-dire avant l'aurore ou le matin." Ce sera cependant pendant ce temps d'obscurité que le maître viendra. C'est pour cela qu'il faut, de façon particulière, veiller. Le Christ ne viendra pas pendant le jour. Pourquoi ? Parce qu'il est Lui-même le jour. Il n'y a pas d'autre jour que celui de la Résurrection du Christ, que celui de sa venue. Et c'est ainsi d'ailleurs que cela s'est accompli puisque c'est pendant cette Résurrection, et les apôtres ne le savaient pas que le Christ est revenu, puisque ces paroles s'appliquent d'abord à cet événement.

Le Christ dit cela à ses apôtres : "Je vous le dis à vous", parce que cela va s'appliquer directement au moment de sa passion et de sa mort, mais il le dit aussi à tous, c'est-à-dire à nous. Et si nous ne vivons pas, aujourd'hui, dans les circonstance historiques du départ du Christ, comme de cet homme qui est parti en voyage et qui est revenu la nuit pour retrouver sa maison, pour retrouver ses serviteurs, nous vivons quand même dans la même situation spirituelle. C'est que le Christ est également parti en voyage, c'est une image pour dire qu'il n'est plus avec nous, dans notre maison terrestre, dans son corps de chair et qu'il est retourné vers le Père et qu'il a remis entre les mains de son Église, celle des apôtres et celle d'aujourd'hui, c'est-à-dire chacun de nous-mêmes, ses biens. Ses biens, nous avons à les garder, à les utiliser, à les répandre, chacun selon la tâche qui nous a été donnée dans l'Église, sous la garde du veilleur qui est le successeur de Pierre, celui qui a "le pouvoir des clefs" et le devoir de veiller à l'intégralité, à l'intégrité, à la totalité de cette foi qui est justement le message du Christ venant de Dieu, comme Fils de Dieu mort et ressuscité.

Pour nous, aujourd'hui, nous vivons toujours dans la nuit et nous ne savons pas si c'est au début, à la fin ou au milieu de cette nuit, nous ne savons pas quel sera exactement le moment de son retour, puisque c'est aussi à sa Parousie que s'appliquent de façon plus large ces textes. Nous avons donc aussi à veiller. Et veiller c'est être comme les serviteurs actifs à partager, à vivre, à utiliser, à puiser, à gérer les bien que le maître nous a donnés. Ainsi attendre le retour du Christ c'est d'abord savoir que nous sommes dans la nuit, que nous sommes dans les ténèbres, que le jour de Dieu n'est pas encore apparu, mais que nous avons entre nos mains de quoi veiller, de quoi vivre, de quoi nous nourrir, suffisamment de lumière pour ne pas être dans l'obscurité, alors que ceux qui n'ont pas reçu cette révélation du Christ, qui n'ont pas la foi, sont justement ceux qui sont endormis.

Il faut donc que, au fur et à mesure que nous vivons, que nous avançons dans notre vie et que le monde lui-même avance vers sa destinée, nous gardions cette lumière qui est celle de la foi, qui est celle de la Résurrection du Christ. Et c'est cette lumière même du veilleur qu'est le Christ qui vient illuminer notre cœur, illuminer nos gestes et qui nous permet d'attendre dans l'espérance. Alors, nous ne serons pas surpris, quelle que soit l'heure. Nous serons simplement surpris parce que nous verrons ce à quoi nous ne nous attendons pas. Les disciples ont été surpris, bien qu'ils veillaient, ils ont été surpris parce qu'ils ne s'attendaient pas à ce que le retour du Christ soit si grandiose dans leur cœur, soit si beau, soit si inouï. Ils ne s'attendaient pas à le voir au petit matin sur le lac de Génézareth. Ils ne s'attendaient pas à le voir le soir dans l'auberge d'Emmaüs. Ainsi pour nous-mêmes. Le Christ viendra nous illuminer. Nous ne serons pas surpris parce que nous l'attendons, mais nous serons surpris parce que nous découvrirons vraiment ce qu'Il est.

 

AMEN