QUI PEUT ETRE SAUVÉ ?
Gn 12, 1-9 ; Mc 10, 23-31
(20 juin 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Un peu plus large que le chas d'une aiguille !
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a réaction des disciples s'explique aisément dans le contexte où vivait Jésus. En effet, dans la tradition de l'Ancien Testament et encore à l'époque de Jésus, la richesse n'est pas considérée comme une chose mauvaise. Les biens que l'on peut avoir sont d'abord un signe de bénédiction. C'est pourquoi chaque fois que l'on veut décrire l'importance d'un personnage et la relation privilégiée que Dieu veut établir avec lui, on nous décrit l'importance de ses troupeaux, la grandeur de ses maisons, la richesse de ses pâturages. Souvenez-vous de Job qui est décrit au début comme un homme qui vivait dans l'abondance et dans l'amitié de Dieu.
Donc, la richesse était signe de bénédiction divine. Et elle était tellement signe de bénédiction divine que c'était normalement le moyen de s'acquérir une véritable justice. Car si on était riche on avait plus de moyens pour observer les préceptes de la Loi, pour offrir les sacrifices prescrits, pour faire les offrandes au Temple qui étaient les plus prestigieuses et les plus honorables. Par conséquent, la richesse était comprise à cette époque-là comme le moyen de vivre en bonne entente et en bonne conscience avec Dieu. C'est pourquoi d'ailleurs, un certain nombre de traits de l'évangile sont extrêmement typiques : les gens donnent ostensiblement dans le trésor du Temple, on ne se cache pas de ses aumônes, non pas que ce fut de l'hypocrisie ou de la fanfaronnade, mais parce que c'était normal. On affirmait là son existence sociale en matière de vie religieuse. Par conséquent, être riche c'était avoir des sécurités en ce qui concerne la bonne relation et la bonne entente avec Dieu. Et pourquoi donc s'en serait-on caché ?
Or, l'enseignement du Christ s'en prend radicalement à cette façon de voir. Non pas qu'il condamne les riches à cause de leurs richesses. Mais parce qu'il veut véritablement développer une attitude tellement radicale que, à la limite, elle concerne aussi bien ceux qui sont riches que ceux qui sont pauvres. A partir du moment où la moindre richesse, la moindre possession nous empêche d'entrer dans le Royaume de Dieu, le Christ veut manifester par là que, d'une manière ou d'une autre, nous sommes tous des riches. Car le problème n'est pas de calculer des revenus ou de les comparer, c'était tout à fait le cas dans l'autre optique : il y avait les riches c'est-à-dire ceux qui pouvaient faire des aumônes et il y avait les pauvres, ceux qui vivaient de l'aumône des riches. Or là,Jésus explique que le problème religieux ne passe plus à travers cette richesse ou cette pauvreté. A la limite nous sommes tous des riches. Et nous sommes tous, qu'on le veuille ou non, de ces chameaux qui n'arrivent pas à passer par le trou d'une aiguille, par le chas d'une aiguille.
Pourquoi ? Parce que, en réalité, la seule richesse qui existe maintenant, c'est Dieu. Et par conséquent, toute réalité créée, quelle qu'elle soit, n'est rien en face de cette seule richesse qu'il faut essayer, non pas même d'acquérir, mais dont il faut essayer de se laisser enrichir. Le Christ ne vient pas développer je ne sais quelle haine de la création ou je ne sais quelle division sociale, en fonction des riches ou des pauvres. Le Christ vient apporter l'unique richesse, une richesse qui, précisément, ne s'acquiert pas mais qui se reçoit, parce qu'elle ne peut être que donnée. Au fond, ce que cet homme riche n'avait pas compris, lorsqu'il a quitté Jésus, c'est que la richesse lui était proposée, mais non plus sur le mode d'une acquisition à travers son propre effort, mais à travers une dépossession radicale.
Et pour nous, encore aujourd'hui, à chaque moment où nous essayons d'acquérir ou de nous assurer, d'une manière ou d'une autre dans notre propre existence, et cela arrive tout le temps, à chaque moment, nous sommes en train de jouer au riche ou plus exactement au faux-riche. Car maintenant, nous sommes avertis : il n'y a pas d'autre richesse que celle du Royaume de Dieu. Et c'est pourquoi, à la limite, on n'y entre pas. Vouloir y entrer, ce serait encore vouloir s'y assurer sa place, s'assurer des moyens d'entrer dans ce Royaume de Dieu. Dieu sait que tout une interprétation de notre foi chrétienne a glissé dans ce travers puisqu'on en arrivait à dire qu'il fallait "gagner son ciel" Quelle étrange perspective ! En réalité, on ne gagne pas, on ne mérite pas, on n'acquiert pas : on est saisi, on est envahi. Et c'est dans la mesure où on se renonce soi-même que ce Royaume, cette unique richesse peut s'emparer de nous.
Voilà le sens de ce que Jésus nous propose, ce qu'il a proposé à cet homme riche, ce qu'Il nous propose encore aujourd'hui pour que nous ne nous trompions pas de sens, que nous n'essayions pas nous-même d'entrer par le trou de l'aiguille, nous n'y arriverons pas, mais laissons vraiment cette richesse du Royaume envahir notre cœur. Alors nous aurons vraiment découvert le secret de la pauvreté et du dénuement que nous demande le Christ : ce n'est pas un dénuement pour rien ou par haine de soi-même, c'est le trésor de l'amour de Dieu répandu dans nos cœurs par le Christ.
AMEN