JÉSUS EMBRASSA UN ENFANT

Si 39, 12-30 ; Mc 9, 30-37

(14 juin 1983)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

S

 

aint Marc est bien l'évangéliste le plus concret, le plus humain, celui qui nous montre avec le plus de détails, non seulement les actes, non seulement les allées et venues du Christ, mais aussi son visage, son visage spirituel, moral humain. Et dans ce texte, deux traits très différents, apparemment contradictoires et qui pourtant composent cette figure de Jésus qui nous est aussi chère qu'elle l'a été au disciple. Jésus c'est d'abord celui qui annonce, d'une façon mystérieuse et en certains autres passages même de façon brutale, qui annonce sa mort, qui annonce ce drame qui va se dérouler à Jérusalem. Et les disciples le suivent, ailleurs on nous dit : "Les disciples le suivaient effrayés, car Jésus marchait en hâte vers Jérusalem". Et là, nous voyons que les disciples ne comprennent pas les paroles de Jésus. Ses paroles leur sont comme fermées, énigmatiques. Jésus leur parle de sa mort, de sa Résurrection, ils ne savent pas ce que cela veut dire que ressusciter. Et nous avons l'impression que les disciples sont là, autour du Christ, comme apeurés, craintifs, sentant en Lui ce secret, ce mystère. Jésus ne veut pas que l'on sache qu'Il traverse la Galilée. Il se cache, en quelque sorte, parce qu'il veut essayer de modeler le cœur de ses disciples pour qu'ils comprennent son mystère et Il veut presque passer incognito, n'ayant quasiment pas le temps, pour le moment, de s'occuper des foules.

Ce Jésus rempli par le mystère de sa mort qui, déjà, le rend grave, secret, énigmatique. A plusieurs reprises saint Marc nous dira que Jésus fait taire les malades qu'Il a guéri, fait taire les démons qu'Il a chassés et qui veulent proclamer ses merveilles. Il y a dans la personne de Jésus cette hâte et en même temps ce mystère qui le conduit vers sa Pâque, quelque chose de grave, quelque chose de profond, quelque chose de tragique. Saint Marc est celui qui dans la Passion du Christ nous fera sentir de la façon la plus précise, le caractère dramatique, tragique de ce rejet de Jésus par la foule et de ces tortures qui amèneront le Christ jusqu'à la mort.

Et en même temps, saint Marc est le seul à nous avoir dit que Jésus embrasse un enfant. Ce geste de tendresse tout simple et qui nous est familier, les anciens s'y attardaient rarement. Dans toute la littéra­ture ancienne, on ne nous parle pas de ces gestes de douceur, de tendresse. De même dans les évangiles on nous dit rarement que Jésus ait ri, qu'Il ait souri, qu'Il se soit réjoui de cette manière-là. C'est le seul passage où l'on nous montre Jésus dans ce geste spontané envers cet enfant. Il y a quelque chose d'extrêmement émouvant de comprendre à quel point Jésus est profondément humain, profondément atteint par ces émotions qui nous sont familières et qui, chez Lui, atteignent à une profondeur, à une intensité, une vérité que nous ne pouvons pas nous-mêmes connaître ni soupçonner. Quand Jésus embrasse cet enfant, c'est toute la tendresse de Dieu pour les hommes, c'est toute cette infinie proximité du cœur de Dieu par rapport à ces pauvres créatures que nous sommes, créatures fragiles, mais dont Dieu ne méprise pas la fragilité, au contraire, Il nous demande d'être comme ces enfants, d'être comme ce petit enfant, d'accepter d'être peu de chose, d'être les derniers, de ne pas rechercher de façon superficielle et un peu naïve, les honneurs et les premières places, comme les disciples le faisaient, comme nous le faisons si souvent, mais, au contraire de savoir reconnaître notre faiblesse, notre pauvreté, notre petitesse et de nous laisser aimer avec toute la tendresse du cœur de Dieu.

Que cette relation des disciples avec Jésus soit la nôtre également aujourd'hui. Le Christ est infiniment proche. Il est infiniment aimant. Quand nous célébrions la fête du cœur de Jésus, c'est tout ce déploiement humain de la tendresse divine que nous célébrions et que ce geste de Jésus embrassant un enfant symbolise, résume et magnifie. Jésus est à la fois infiniment proche, infiniment simple, tout à fait à notre portée et en même temps, parce que cela n'est pas contradictoire, Il est rempli de ce secret, de ce secret de sa Passion, de ce secret du salut qu'Il est venu apporter aux hommes, de ce secret qui est la même chose que cette simplicité, car le secret de la Passion du Christ, c'est son amour. Et si cet amour le rend grave, si cet amour le presse, et le met dans la hâte d'aller jusqu'à sa croix, c'est pourtant le même amour qui le fait si proche et si intime avec nous. Et nous devons à la fois avoir cette confiance filiale et cette conscience de l'immensité du mystère de Dieu, de l'infini de sa présence et être remplis d'adoration et de tendresse pour ce Dieu qui s'est fait si proche de nous.

 

AMEN