IL GÉMIT
Si 5, 1-8 ; Mc 7, 31-37
(27 mai 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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e Christ a parfois des réactions étranges. Il est tout de même étonnant de guérir un sourd-muet ou un sourd-bègue et aussitôt de lui demander de se taire et de ne rien dire, mais de garder le secret. Avouez que la situation est pour le moins paradoxale. C'est encore plus paradoxal si on pense que Jésus, au moment où Il va guérir, on ne peut pas dire qu'Il parle, mais "Il pousse un gémissement". Pour donner la parole aux hommes, le Seigneur gémit, c'est-à-dire Il ne parle pas, Il pousse une sorte de cri, de plainte. Qu'est-ce que cela peut bien signifier ?
Tout ce récit veut nous montrer que le Christ est en train de recréer le monde. Et vous remarquerez de quel côté le monde est malade. Il est malade de la langue et malade des oreilles. Si nous en croyons notre propre expérience, nous ne sommes pas encore guéris de ces deux maladies-là. Ni de la langue car nous ne sommes pas toujours bienveillants. Ni des oreilles car nous avons une propension curieuse à les tourner vers le mal et non pas vers le bien. C'est précisément là que le monde est malade, dans ce qui est la faculté de communier, d'entrer plus qu'en communication, en communion.
C'est cela qui est blessé, et c'est pour cela que le Christ gémit. Il gémit devant ce qu'est devenu sa Création. Le gémissement du Christ, c'est précisément de dire ou d'exprimer ce devant quoi il n'y a pas de mots. C'est un cri du cœur du Christ devant cette humanité défigurée, brisée par son péché. Elle n'a d'oreilles que pour le mal, et sa langue est liée, c'est-à-dire elle ne peut pas véritablement chanter les merveilles de Dieu, et l'homme ne peut plus, par les oreilles et par la langue, entrer dans cette communion du bien.
Et alors, c'est à ce moment-là que le Christ accomplit le salut. Il dit simplement : "Ouvre-toi !" c'est-à-dire : entre dans la communion. Mais d'abord entre dans la communion du secret et du silence de ton Dieu. Laisse cet Ephphata, cette parole de ton Seigneur envahir d'abord ton cœur, et ensuite, tu pourras proclamer les louanges de Dieu.
Ainsi en est-il de la nouvelle création. D'une certaine manière, si le Christ ouvre nos oreilles et délie notre langue, ce n'est pas pour bavarder ou écouter des bavardages comme auparavant, sinon, il aurait très largement perdu son temps. Si le Christ ouvre nos oreilles, c'est pour qu'y entre sa propre Parole, Il est "le Verbe". Il est la Parole. Si le Christ délie notre langue, c'est pour que notre langue chante les merveilles de Dieu, c'est-à-dire qu'elle se fasse l'instrument, la lyre, la cithare de la Parole de Dieu, du Verbe fait chair. Il faut que le Christ, Lui-même, en personne, devienne la mélodie de ce chant que nous sommes, de cette voix que nous sommes. Il faut qu'ayant ouvert nos oreilles et notre bouche, nos oreilles et notre bouche s'ouvrent à la présence du Christ, notre bouche s'ouvre pour donner au monde la Parole, le Verbe fait chair.
C'est cela le sens même de cette guérison. Le Christ Lui-même devient, dans le cœur de l'homme, la Parole. Parce qu'Il ouvre l'homme, Il peut y rentrer. Parce qu'Il le purifie de son péché, il instaure une véritable communion entre ce sourd-muet et le Père, et c'est Lui qui est la Parole de communion entre les hommes et le Père. Ensuite il instaure une parole de communion véritable entré les hommes entre eux pour qu'ils chantent la gloire de Dieu. Et là encore, lorsque nous chantons, les mots ou les chants ne sont pas nos mots ou nos chants, car cela ne vient pas du cœur de l'homme, ce sont les gémissements de l'Esprit, c'est le Verbe même de Dieu qui est sur nos lèvres.
Le sens de notre existence dans l'Église, c'est de nous déposséder de notre propre parole pour laisser, peu à peu, dans ce dessaisissement, l'ouverture de tout notre cœur et de tout notre être à une Parole qui, de toute façon, nous dépasse et est plus grande que nous. L'Église n'est pas une réalité qui essaierait d'imposer son propre langage au monde. L'Église c'est simplement ce cœur de l'homme qui se laisse envahir par la Parole de Dieu et qui, se dessaisissant de tous ces bavardages, laisse simplement resplendir sur ses lèvres la beauté du Verbe. Et c'est comme cela que la grâce peut illuminer les lèvres et la parole de l'Église.
AMEN