UN ÉTAT DE GUERRE DRAMATIQUE
1 R 21, 17-24+27-29 ; Mc 5, 1-20
(8 février 1983)
Homélie du Frère Michel MORIN

Nul ne pouvait le lier !
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urieuse attitude que celle de ces gens qui, devant le résultat extraordinaire d'une œuvre de bien, exigent que l'auteur de ce bien les quitte, qu'il quitte leur pays, qu'il quitte leur ville. Le Seigneur serait-il si dangereux ? Sa présence serait-elle une menace, non seulement pour les gens mais pour leurs troupeaux ? puisqu'ils craignaient pour leurs troupeaux. Que s'est-il donc passé pour que la réaction de ces gens soit, devant la présence du Christ, si négative ?
De fait, la guérison du démoniaque s'avère être une action extraordinaire. Il y a là un bouleversement, un changement radical, c'est-à-dire qui touche aux racines mêmes d'un homme. Cet homme, ce possédé était habité par une légion de démons. Ce terme légion évoque un état de guerre, une situation dramatique, manifestant que le démon l'occupe comme un occupant occupe un pays, présent partout, surveillant tout ce qui se passe, étant la source de toute souffrance, de tout manque de liberté, de toute oppression. Non seulement ce mal habite cet homme, mais ce mal touche aussi la terre puisque c'est dans la terre qu'habite ce mal, cet homme vivant dans les tombeaux. Et ce mal touche l'homme et la terre, mais même la nature puisqu'il y a là un troupeau de porcs et nous savons que, dans le monde sémitique, ces porcs sont des animaux impurs. Nous avons là la description de ce mal qui, comme un occupant, détériore la terre, détériore les animaux et transforme, de façon radicalement négative, l'homme. Car c'est homme a été jeté aux pourceaux, jeté aux cochons comme dit l'évangéliste saint Matthieu : "Ne jetez pas les perles aux pourceaux !" Or l'homme, et la création tout entière était un trésor créé par Dieu, donné pour l'homme et c'est le démon lui-même qui a jeté cette perle de la création et de l'homme aux pourceaux, c'est-à-dire à la multitude des formes du mal.
Et voici que le Seigneur qui vient de calmer la tempête, qui vient de maîtriser les flots, s'avance vers ce pays, cette terre étrangère. Il vient vers cet homme possédé qui habite dans les tombeaux, Lui qui est Saint et qui vient d'en haut, qui vient du ciel. Et c'est à ce moment-là, dans la rencontre de deux forces, la force de Dieu et la force du mal, c'est à ce moment-là que s'accomplit ce bouleversement et ce changement. Et ce qu'il faut retenir, c'est que cet homme que "nul ne pouvait lier" que nul ne pouvait maîtriser, car la force du mal aucun homme ne peut la saisir, aucun homme seul ne peut la lier, et en être victorieux, il faut la présence, il faut l'action du Christ, force de Dieu, Lui qui est vainqueur du mal, qui est prince de la vie.
Cet homme, parce que le Christ en expulse toutes ces forces démoniaques, revient à sa nature première, celle dans laquelle Dieu l'avait créé. Il retrouve son unité, il retrouve son intégrité, il retrouve l'autodétermination de toutes ses facultés, il retrouve, comme dit l'évangéliste, "son bon sens" et il est habillé comme tout le monde, et il quitte ces tombeaux, et il veut même, dans sa liberté retrouvée, suivre Jésus-Christ, pas à pas là où Il va. C'est cela que nous révèle de façon très forte l'évangile de ce jour. C'est que le Christ est maître de la vie, maître de la mort, prince de la paix. Il vient restaurer l'homme, tel que Dieu le désire, tel que Dieu l'avait créé au premier jour du monde. Il vient redonner tout ce qui fait que l'homme est un homme c'est-à-dire cette possibilité de rencontrer son Dieu et ce désir de le suivre, de vivre avec Lui. Alors, à ce moment-là il est délié de toutes les forces du mal qui l'accablent et le torturent et le tourmentent, il quitte son lieu de mort, il quitte son lieu de péché, là où il est lié à la terre pour pouvoir suivre Jésus-Christ. Et ce ne sont plus des cris qu'il vocifère, mais il provoque lui-même la louange et l'admiration pour lui et pour tous ceux à qui il annonce cette bonne nouvelle de la bienveillance de Dieu.
Le Christ vient chaque jour, après avoir apaisé la tempête. Il vient là où nous sommes, dans ce monde impur parce qu'aux prises avec le péché, dans ce monde qui est une terre étrangère parce que nous en avons expulsé Dieu, parce que nous nous sommes mis hors du paradis par notre désobéissance et notre adhésion aux forces du mal. Mais le Christ est venu dans cette impureté, dans ce monde étranger où nous sommes enfermés, pour pouvoir nous appeler, pour pouvoir nous rencontrer, pour faire en sorte que nous quittions nos tombeaux afin de vivre dans sa résurrection. Que cette eucharistie soit vraiment la continuation de la prière du début de la messe : "Puisque ta grâce est notre unique espoir, garde-nous sous ta constante protection.'' Il n'y a que le Christ ressuscité qui peut nous délivrer de tout mal. Puisqu'Il vient chaque jour réaliser ce dessein qu'Il nous garde dans sa bienveillante protection.
AMEN