LES DEUX MULTIPLICATIONS DES PAINS

Jc 1, 1-11 ; Mc 8, 1-10

(8 février 1982)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

V

 

ous avez peut-être remarqué que dans l'évangile de saint Marc, il y a deux récits de multiplication des pains. Il n'a pas manqué de bonnes âmes, remplies de bonnes intentions pour essayer de tordre les textes dans tous les sens pour expliquer que, en réalité Marc avait dû partir d'un unique épisode de la multiplication des pains et que, à la multiplication des pains a succédé la multiplication des récits. Je crois, pour ma part, que c'est différent, qu'en réalité il y a bien pu avoir deux et même plusieurs multiplications des pains. Nous ne le savons pas. Nous savons simplement par Marc qu'il y en a eu deux. Et ce qui est très intéressant, c'est que ces deux récits ne se ressemblent pas du tout.

En effet, vous savez que ces récits de multiplication des pains sont au cœur même de l'évangile un passage extrêmement important. C'est un des sommets de la prédication de Jésus en Galilée. Jésus a commencé à prêcher, à annoncer le Royaume de Dieu, à donner les paraboles, à accomplir des miracles et l'on sent que, petit à petit, le peuple le suit de plus en plus. Et, à ce moment-là, arrive ce signe, ou ces signes, extrêmement importants pour le peuple de la multiplication des pains qui sont une sorte de prélude à ce miracle par excellence que sera celui de l'eucharistie que le Christ confiera à ses disciples à la veille de sa mort. Or il n'est pas étonnant qu'un signe si profond comme celui de multiplier les pains ait tellement de richesse, tellement de signification, tellement d'importance dans le ministère de Jésus, que Jésus a voulu, au moins, l'accomplir deux fois, pour bien faire comprendre pourquoi Il était venu. Et c'est pour nous l'occasion de réfléchir sur la coloration diverse de ces deux récits. En effet, chacun des deux récits de la multiplication des pains correspond à une intention bien précise de la part du Seigneur.

Dans le premier récit c'est le peuple qui se rassemble autour de Jésus, ce sont les gens qui viennent de toutes parts, et c'est surtout le peuple d'Israël. Cette multiplication des pains se termine par le fait qu'il reste douze corbeilles, le nombre des douze tribus d'Israël. Cette multiplication s'accomplit dans le désert, comme lorsqu'Israël avait reçu au désert la Loi, la Parole de Dieu qui le constituait comme peuple. Autrement dit, cette première multiplication des pains, est faite pour Israël. Elle récapitule, pour Israël, le sens de la venue du Messie. Le Messie vient pour donner à son peuple une nourriture, le pain qui lui est donné, dans le désert, pain qui doit rassembler ce peuple comme peuple. Cette multiplication des pains est l'accomplissement des promesses faites par Dieu à son Peuple. Il envoie un Messie pour rassasier, pour combler son peuple, pour lui donner la surabondance de la nourriture de son amour et pour que ce peuple d'Israël se rassemble autour de son Seigneur.

La deuxième multiplication des pains, que nous venons d'entendre maintenant, est au contraire, une multiplication des pains de la miséricorde. Il ne s'agit plus tellement de la promesse, de l'engagement de Dieu par rapport à son peuple, Israël, mais c'est Jésus, qui voyant ces foules qui le suivent, qui sont auprès de Lui, des foules qui, en apparence, ne sont pas encore rassemblées par une raison d'être, c'est Jésus qui, ému dans son cœur, a pitié de la foule. C'est pour ceux qui ne le méritaient pas, c'est pour les nations, c'est pour les païens. C'est pour cela qu'ils étaient plus de quatre mille hommes, sans compter femmes et enfants ajoute Matthieu, c'est-à-dire les quatre points de l'horizon, les quatre directions de l'univers, bien au-delà du peuple d'Israël, les nations rassemblées depuis toutes les directions. Et c'est pour cela que les foules sont avec Lui depuis trois jours, elles vivent symboliquement les trois jours de la mort de Jésus dans le tombeau. Elles sont dans la mort, c'est pire que d'être dans le désert. A ce moment-là, pour les nations, Jésus renouvelle le geste qu'Il avait fait pour Israël auparavant.

Ainsi ces deux multiplications des pains que nous rapporte saint Marc ont été voulues par le Seigneur pour montrer qu'à la fois Il accomplissait la Nouvelle Alliance en rassemblant les tribus et en se donnant Lui-même en nourriture, Lui le Messie, la véritable nourriture d'Israël qui s'était déjà donné comme Parole au Sinaï et qui maintenant se donne comme pain à Israël, mais il y a ce prolongement inattendu, car cette venue du Messie est pour toutes les nations. Ainsi ce n'est pas simplement Israël le peuple de Dieu qui est invité au banquet eucharistique de la promesse, mais c'est nous tous, les nations et tous les hommes qui ne le connaissent pas encore, qui sont invités au banquet eucharistique de la miséricorde. Voilà les deux dimensions de la multiplication des pains : à la fois Alliance ancienne renouvelée au milieu du peuple, au milieu des tribus pour les constituer comme peuple. Alliance nouvelle et éternelle scellée pour nous, pour toutes les nations, dans l'alliance de la miséricorde et du pardon.

 

AMEN