LA TRADITION : COMPLAISANCE OU TRANSPARENCE
1 R 11, 26-39 ; Mc 7, 1-13
(6 février 1982)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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oilà un passage bien difficile à expliquer. En effet, on a l'impression que, pour une fois, parce que ce n'est pas toujours la coutume dans le langage, dans la manière dont Jésus s'exprime, Jésus est résolument contre la tradition. Il a un jugement tellement négatif, tellement incisif, en disant que, au fond, la tradition dont se réclament les pharisiens, c'est un moyen qui a été inventé par eux pour ne pas suivre la vérité de la parole de Dieu qui leur avait été donnée par Moïse. Est-ce donc que Jésus serait un prophète de la modernité qui déclare tout simplement que toute tradition a priori est suspecte, qu'il ne faut pas la suivre, qu'il faut s'en défier ou s'en méfier, de telle sorte qu'on retrouve, dans une sorte de pureté originaire la parole de Dieu, mais alors, par quel moyen ? Vous imaginez toutes les exégèses et tous les arguments que l'on peut tirer de pareils passages de l'évangile.
En réalité, il faut lire ce texte de très près, car il nous révèle, de la bouche même du Seigneur, que, toute tradition, quelle qu'elle soit, peut relever de deux aspects. Ou bien la tradition est transparence, ou bien elle est complaisance. La tradition est complaisance. Ce qu'Il reproche aux pharisiens, ce n'est pas d'avoir des traditions, c'est qu'ils ont créé ces traditions pour se complaire dans un certain comportement. Chaque fois que nous nous trouvons devant un élément traditionnel, il faut toujours nous interroger pour savoir si c'est purement ou simplement une manière dont l'homme a réussi à aménager, petit à petit, autour de lui, une sorte de confort spirituel et religieux. Si la tradition est simplement porteuse d'une sorte de complaisance humaine, pour les choses qui se font parce que cela nous arrange, parce que cela se fait comme cela, et que c'est bien utile et bien agréable de ne pas se poser davantage de questions. Si la tradition n'est que cette complaisance, à ce moment-là, elle peut effectivement être dangereuse. Car l'homme, à cause de son péché, a sans cesse en lui, cette tendance à institutionnaliser des choses, des réalités, des comportements, simplement pour le fait de s'éviter de se poser telle ou telle question, tel ou tel problème.
Si, au contraire, la tradition est transparence, c'est-à-dire si elle est simplement ce moyen de transmission, ce moyen de faire se perpétuer, à travers l'enchaînement des générations humaines, ce que Dieu a voulu donner, à un certain moment de l'histoire, alors, à ce moment-là, dans sa transparence même, la tradition est bonne. Elle est bonne, non pas par elle-même, mais parce qu'elle est ce moyen de transmettre la richesse de Dieu. La position de Jésus en ce domaine est un tout petit peu plus subtile et intelligente que celle qui consiste à opposer sans arrêt le progressisme et le traditionalisme.
S'il y avait une leçon de ce passage d'évangile, c'est que les deux positions en "isme" que je viens de dénommer peuvent se renvoyer, dos-à-dos et n'ont aucun intérêt, l'une l'autre. On peut faire de la tradition une idole, comme on peut faire du progrès une idole. En réalité, ce que veut dire le Seigneur, c'est que la tradition, que ce soit la tradition des anciens en Israël, que ce soit la tradition de l'Église pour notre monde d'aujourd'hui, cette tradition est toujours jugée, à juger elle-même par le don de Dieu qui nous a été fait en la personne du Christ. Le juge de la tradition c'est le Christ et l'Esprit Saint. Et si nous devons vivre selon la tradition, c'est parce que nous voulons vivre sans cesse, selon cette tradition, en tant qu'elle nous livre la parole de Dieu, en tant qu'elle nous apporte la présence de Jésus-Christ qui est venu parmi nous, il y a deux mille ans. C'est pourquoi, généralement, la tradition n'est pas aussi tranquillisante qu'on le dit. Toute tradition quand elle est véritable est toujours une interrogation à porter à notre cœur parce qu'elle porteuse même de cette présence qui vient nous déranger, la présence même de Dieu qui fait irruption au milieu de nos conforts et de nos aises personnelles.
Voilà comment nous devons accueillir la tradition. Non pas que nous ayons à la juger nous-même, puisque c'est elle qui nous porte. Mais, dans la mesure même où nous vivons cette tradition pour y redécouvrir la fraîcheur et la vivacité des sources alors, nous l'éprouverons, non pas comme ce moyen de nous créer un confort personnel, mais, au contraire, comme cette interrogation du Seigneur Lui-même qui, à travers cette transmission de sa parole, vient sans cesse nous demander si nous l'aimons encore, si nous croyons encore en Lui et si c'est vraiment Lui que nous cherchons. Que ce soit cela la véritable tradition dans laquelle nous vivons et non pas une sorte d'ensemble de règles personnelles que nous nous fixerions pour nous aménager un confort spirituel et religieux ce qui nous détournerait de la présence de Dieu. Qu'il n'en soit pas ainsi.
AMEN