JÉSUS MARCHE SUR LES EAUX

1 R 11, 4-13 ; Mc 6, 45-46

(4 février 1982)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

V

 

ous savez que lorsque les anciens, quand ils construisaient des navires, des bateaux, ils aménageaient toujours la proue ou la poupe en figurine, figurine qui était le portrait d'un dieu protecteur ou d'une déesse bienfaitrice. Et ainsi, forts de cette protection de leur propre divinité, ils n'hésitaient pas à confier leur vie aux frêles esquifs de leur fabrication, et à partir en mer affronter les flots, la tempête, les orages, et aussi l'incertitude du voyage. Confiants, ils partaient vers leur but, certains qu'ils arriveraient d'une façon ou d'une autre à bon port. Mais ces figurines, ces portraits n'étaient que des idoles de bois et le psaume nous dit bien "qu'elles n'ont pas de bouche pour parler, qu'elles n'ont pas d'oreilles pour entendre, qu'elles n'ont pas d'yeux pour voir, ni de cœur pour aimer." Et ces anciens, il leur arriverait également, comme aujourd'hui d'ailleurs, de faire naufrage, d'être pillés par les brigands ou de ne pas arriver au port vers lequel ils naviguaient.

C'est un petit peu l'expérience que le roi Salomon a faite à un autre niveau. La Bible nous dit, au livre des Rois que, sur ses vieux jours, Salomon s'est laissé avoir par ses multiples femmes qui ont détourné sa foi au Dieu vivant, vers des idoles païennes, vers des Astarté, vers des déesses en bois ou en pierre. Peut-être que la foi du roi vieillissait, qu'il perdait confiance en son Dieu et qu'il reposait sa certitude son avenir, ses victoires, beaucoup plus sur lui-même et sur ses dieux et ses déesses étrangères que sur le Dieu unique d'Israël. Ainsi, ayant construit des temples à la proue de son navire, de sa vie personnelle, comme du navire de son pays, il a mené ce pays à la catastrophe, puisque, après sa mort, comme un navire pris dans la tempête, son royaume se divisera en deux.

C'est ainsi que lorsqu'on abandonne Dieu, notre barque personnelle est vouée à l'échec, vouée à la destruction et au naufrage. Et dans l'évangile de ce jour, voici que le Seigneur Jésus, comme un bateau, comme un navire, marche Lui-même sur les eaux, ouvre un chemin sur les eaux, ouvre un chemin dans la tempête. Déjà Dieu avait l'habitude d'avancer devant son peuple en ouvrant les eaux : les eaux de la mer Rouge d'abord, afin que le peuple ne soit pas perdu dans ses flots, mais la traverse à pied sec, puis les eaux du Jourdain lorsque le peuple, arrivé en face de Jéricho, devait traverser ces eaux tumultueuses pour entrer dans la terre promise. Là encore, c'est Dieu qui leur a ouvert un chemin à pied sec, par le gué de Jéricho.

Le Seigneur Jésus marche sur les eaux et va rejoindre la barque des apôtres. Ces apôtres qui, dans la nuit, rament pour arriver au port, mais en vain. Et à son heure, à l'heure qu'Il a choisie, à l'heure du salut, la quatrième veille cette nuit-là, le Seigneur les rejoint. Et eux pensent que c'est un fantôme, quelque chose d'inexistant, un phantasme, une hallucination qui ne serait que la projection dans la nuit de leurs craintes et de leurs peurs. Mais le Seigneur s'approche d'eux et en marchant toujours sur les eaux, Il leur dit : "Rassurez-vous, c'est Moi, n'ayez pas peur !" les appelant ainsi à fonder leur foi, leur sécurité, leur tranquillité, l'assurance qu'ils arriveront au port, non pas sur eux-mêmes, mêmes, non pas sur leur barque, mais sur la présence du Seigneur Jésus qui leur a tracé, en venant vers eux, le chemin qui conduira au port.

Frères et sœurs, il arrive souvent, dans notre vie, qu'à la poupe de notre bateau, nous disposions ainsi des idoles, des déesses, un petit peu comme ces sirènes qui, dans la mer Adriatique attiraient les marins vers les rochers. Et des sirènes, aujourd'hui, il y en a beaucoup. Toutes ces réalités du monde qui brillent, qui nous attirent, dont nous avons envie, sans savoir que, d'une façon ou d'une autre, elles nous mènent au naufrage, comme ce fut le cas pour les déesses étrangères du roi Salomon.

Que cette eucharistie, que cette présence du Seigneur dans sa Parole, nous ramène à cette foi essentielle que c'est Lui et Lui seul qui est à la proue de notre navire, de notre barque personnelle et aussi de cette barque qu'est l'Église et que c'est parce qu'Il est là que nous ne sombrons pas dans la tempête et qu'au fond de notre cœur, même si les flots s'agitent, nous pouvons reposer en paix avec Lui. Cela même s'Il dort même s'Il n'est pas là dans notre désir de le voir ou de le sentir. Il est sûrement près de nous, Il marche sur les eaux dans lesquelles nous nous débattons et Il nous ouvre un chemin vers le port du salut et de la paix avec Lui.

 

AMEN