ELLE A TOUT DONNÉ

Tb 13, 9-17 ; Mc 12, 35-41

(1er jullet 1981)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

D

 

ans ce passage d'évangile, fait de façon un peu hétéroclite, rassemblant plusieurs paroles du Seigneur en des circonstances diverses dont le point commun est seulement d'avoir été prononcées dans le temple, nous retiendrons surtout les deux derniers paragraphes, celui du jugement sur les scribes qui se fient aux apparences, qui mettent tout dans la manière extérieure, affectant la piété, les longues prières, l'observance de la loi, et cette autre réflexion du Christ à propos de cette pauvre veuve qui elle, apparemment a peu donné, puisqu'elle n'a mis qu'une somme dérisoire dans le trésor du Temple, et pourtant ce peu extérieur apparemment sans importance est en réalité beaucoup plus riche, beaucoup plus dense que tout ce que d'autres ont pu mettre, parce que, au niveau du cœur, au profond de la vie de cette pauvre veuve, ce qu'elle a donné, si peu que ce soit, c'était tout.

Il y a donc là une opposition entre ceux qui extérieurement font beaucoup et ceux qui même si extérieurement font moins souvent être jugés au niveau intérieur, du cœur, de l'intention, de la profondeur de ce qui a été exprimé. Mais je voudrais aller plus loin avec vous.

Si cette veuve est ainsi donnée en exemple par Jésus, ce n'est pas seulement parce qu'il y a une distance entre ce qu'extérieurement elle a donné et ce que cela valait intérieurement, mais c'est plus encore parce qu'elle a tout donné. Elle a donné tout ce qu'elle avait, tout ce qu'elle avait pour vivre. Et c'est cela que Jésus donne en exemple. C'est ce don sans retenue. Elle n'a pas fait un choix, comme se permettent de le faire les riches, entre ce qu'elle garde pour son usage personnel, ce qu'elle garde pour ses besoins, son plaisir et puis ce qu'elle donne à Dieu. Elle a tout donné. Elle pouvait difficilement faire autrement, car elle avait si peu. S'il avait fallu qu'elle partage dans le peu qu'elle avait, entre elle et Dieu, ce qui serait resté aurait été encore plus dérisoire que ces deux petites pié­cettes. Elle a tout donné. C'est-à-dire qu'elle n'a pas fait de calcul, elle n'a pas fait de provisions, elle n'a pas été raisonnable. Son geste, apparemment si humble, est d'une grandeur absolue.

Précisément, ce que Dieu nous demande, ce n'est pas de donner plus, mais de donner tout. Dieu nous demande ce don sans réserve, ce don dans lequel nous ne faisons pas la part des choses et la part de Dieu. Ce don dans lequel nous acceptons que la totalité de nous-mêmes, non seulement de nos biens, car ceux-ci sont seulement symboliques mais de notre être profond, la totalité de notre être soit donnée à Dieu. Dieu ne veut pas seulement que nous fassions à son usage des sacrifices, des privations, que nous enlevions une part de ce que nous voudrions garder pour notre usage personnel, Dieu veut que nous nous donnions totalement, radicalement, c'est-à-dire que nous ne gardions rien, ni de ce que nous avons ni de ce que nous sommes qui soit en dehors de son regard. C'est à une consécration totale de notre être que Dieu nous appelle et ceci n'est pas réservé à telle ou telle catégorie de religieux, de prêtres, d'ermites ou de moines qui font profession de consacrer leur vie à Dieu. Cela, c'est à tous les hommes que cet appel est adressé, à tous les chrétiens, en tout cas, à tous ceux qui, par leur baptême ont entendu personnellement cet appel qui leur est adressé. Nous devons vraiment consacrer toute notre vie à Dieu. Rien de ce que nous faisons, si profane que cela puisse paraître, ne peut être en dehors du regard de Dieu. Tout doit être fait à partir de cette présence permanente, constante, intime de Dieu en nous, qui change la signification, la portée et la densité de tout ce que nous faisons. Ce n'est pas tellement de réserver des temps pour les consacrer au Seigneur, c'est de faire en sorte, que, quoi que nous fassions, tout soit fait avec le Seigneur, à partir de Lui, enraciné dans son amour et enraciné dans sa force, de telle sorte que toutes nos activités, toute notre vie, dans ses moindres dimensions soit remplie de la charité du Christ, car cette présence de Dieu, vivifiante, fortifiante, puis­sante, est une présence de son amour de charité qui transforme réellement la manière et l'intensité et aussi la signification et même le contenu de tout ce que nous faisons, en quelque domaine que ce soit.

Frères et sœurs, pensons que par vocation, comme chrétiens et tout simplement comme être humain, nous sommes appelés par Dieu à cette consécration totale de nous-mêmes à sa présence, de telle sorte que tout soit rempli de son amour, dans ce que nous faisons et dans ce que nous sommes, afin que petit à petit, dans le monde entier toutes les réalités du monde soient pénétrées de cette présence. C'est là ce qui nous est demandé. C'est pour cela que nous venons aujourd'hui, à cette eucharistie, nous ressourcer dans le repas où nous allons manger et boire le corps et le sang du Christ, afin que nous puissions toute la journée et sans cesse, porter en nous, cette présence agissante du Christ vivant.

AMEN