TRADITION ET TRADITIONS

Gn 8, 6-13+20-22 ; Mc 7, 1-13

(18 février 1981)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

D

 

imanche dernier, nous avons entendu le Christ dire que pas un trait, pas un point de la Loi ne passeront parce qu'il n'est pas venu annuler la Loi, mais l'accomplir. Et aujourd'hui, nous voyons le Christ prendre à partie les Pharisiens à cause de la méticulosité avec laquelle ils observent ces traditions qui, pour n'être pas la loi elle-même, en sont issues comme un commentaire, celui que les rabbins faisaient avec soin de cette même loi.

Cette double attitude du Christ nous pose le problème de la tradition et les traditions. Car souvent nous confondons Tradition et traditions. Et il n'y a pas que les pharisiens. C'est une réaction perpétuellement renouvelée dans l'esprit humain que de mêler ainsi ce qui est authentique enracinement avec ce qui n'est que surplus, chose surajoutée, éventuellement chose inutile ou néfaste. Il s'agit, dans le passage de l'évangile, de distinguer ce qui vient de la bouche de Dieu par l'intermédiaire de Moïse et qui était la Loi proprement dite et ce qui était seulement tradition humaine, ajoutée par les hommes. Il faut se garder de donner la même valeur à ce qui n'est qu'une à tradition humaine qu'à ce qui est le Tradition issue de Dieu, par l'intermédiaire de l'Écriture, d'abord, et puis de l'Église vivante qui porte cette Écriture en elle, qui en vit, et qui ne cesse de nous la transmettre, et le mot transmission se dit en latin traditio, tradere.

Il faut donc distinguer ce qui est mystère vivant de Dieu communiqué aux hommes, à travers des actes humains, qui ne peuvent être ainsi que transmis par mode de tradition, de ce qui est seulement com­mentaire humain, qui ne s'enracine pas vraiment en Dieu. D'autre part, nous voyons dans l'exemple que le Christ a pris, un autre critère pour distinguer les traditions essentielles de celles qui sont superfétatoires voire nuisibles. L'exemple des parents que l'on doit non seulement honorer mais assister de ses biens, et dont une tradition rabbinique de l'époque disait qu'on était dispensé de les aider si l'on avait déclaré offrande sacrée l'héritage que l'on pouvait recevoir d'eux. Il est clair qu'une telle tradition, va à l'encontre de l'amour des parents, comme d'autres pourraient aller à l'encontre de l'amour du prochain ou de l'amour de Dieu, donc du cœur même de la loi, si la tradition contredit la parole de Dieu, elle est certainement mauvaise.

Je pense qu'à travers ces exemples et ce problème posé, il faut surtout retenir qu'il y a une double attitude de l'homme vis-à-vis de la Tradition ou des traditions. On peut, et ceci est absolument indispensable vivre à l'intérieur d'une tradition pour avoir des racines, c'est-à-dire pour ne pas être ballottés d'ici de là, au gré de la dernière mode, du dernier vent qui souffle dans un sens ou dans un autre, ou des opinions plus ou moins fondées qui se font jour ici ou là. Devant le déploiement d'argumentations ou de théories toujours nouvelles ou renouvelées, il est nécessaire d'avoir des racines, de planter ses racines dans le terreau authentique à qui est la vie même, dans le mystère de Dieu, dans la parole de Dieu. Et en ce sens, il est indispensable d'être des hommes de tradition, c'est-à-dire des hommes qui, de génération en génération remontent jusqu'au cœur de Dieu jusqu'à la parole de Dieu, jusqu'à cet enseignement que Dieu nous a transmis, précisément pour que nous nous le donnions les uns aux autres. Ne pas comprendre cela, c'est ne rien comprendre à la manière dont Dieu a voulu s'adresser aux hommes, les uns par les autres. Nous avons besoin d'être des hommes et des femmes de tradition, en ce sens d'un enracinement profond dans ce qui est l'authentique mystère de Dieu.

Mais il y a une autre manière qui risque de nous conduire à privilégier, non seulement la tradition authentique, mais je dirais un peu n'importe quelle tradition, c'est ce besoin que nous avons de nous sécuriser en faisant toujours la même chose. C'est un travers naturel, spontané chez l'homme que de se sentir à l'aise dans la routine, parce que l'aventure fait toujours un peu peur, parce que ce qui est neuf nous inquiète et que, par conséquent, nous préférons ne pas poser nos pieds, en dehors des chemins déjà tout tracés. Cela peut être légitime, cela peut être aussi extrêmement dangereux parce que c'est la manière dont les fausses traditions se perpétuent. Tout simplement parce qu'on faisait comme ça quand j'étais jeune, et alors on continue à le faire toute sa vie. Et les générations suivantes continueront à le faire parce qu'elles aussi l'auront fait quand elles étaient jeunes. Et n'importe quoi peut très bien se prolonger indéfiniment de cette manière-là, les meilleures choses comme aussi les moins bonnes. Remarquez que, les traditions dont il est question dans l'évangile n'étaient pas forcément mauvaises. Se laver les mains avant de manger ou laver les plats avant de faire la cuisine, ce n'est pas quelque chose de particulièrement religieux, mais cela relève d'une hygiène tout à fait élémentaire. Et il est certain que dans la loi de Moïse beaucoup de préceptes relèvent d'une sorte de pédagogie et d'éducation assez humaine mais qui n'en est pas pour autant mauvaise.

Seulement le motif pour lequel on suit ces traditions est un motif notoirement insuffisant, parce que se contenter de répéter le même geste simplement parce que c'est plus commode, non pas d'en inventer à tout prix un autre, mais d'essayer de retrouver le sens profond des gestes que l'on fait et éventuellement donc, de discerner ces gestes qui s'enracinent dans la vérité des choses, c'est-à-dire dans la vérité de Dieu de ceux qui sont simplement erreurs transmises par le hasard ou bien déformation d'une tradition authentique, etc ... fort importante.

Demandons au Seigneur de nous donner tout à la fois la force d'esprit le courage d'innover, parce que le mystère de Dieu est toujours neuf, et ce n'est pas parce qu'il serait rassurant que nous devons adhérer nous enraciner dans le mystère de Dieu, mais au contraire parce qu'il est un dynamisme éternel, un dynamisme toujours vivant. Donc, n'ayons pas peur de cette nouveauté de Dieu et en même temps ne nous laissons pas aller à vouloir faire du neuf pour le plaisir de faire du neuf, mais cherchons toujours le sens des choses et cherchons à remonter aux sources de ce qui doit être vécu. Ainsi le Seigneur nous nourrira de cette vraie et authentique tradition sans laquelle nous ne pouvons pas trouver le sens profond de notre vie et de la vie du monde.

 

AMEN