ACCUEILLIR L'ENFANT

2 P 3, 1-7 ; Mc 9, 30-37

(6 juin 1980)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

I

 

l est bien difficile de voir le lien logique qu'il y a entre les divers épisodes que nous venons de lire dans l'évangile d'aujourd'hui. En effet, le Christ annonce d'abord sa Passion et sa Résurrection, puis s'élève une discussion entre les disciples, on ne sait trop laquelle, et ensuite, lorsque le Seigneur leur demande de quoi ils parlaient, il était question de savoir qui était le plus grand. Le Christ résout le problème par un paradoxe qu'il illustre ensuite en amenant au milieu d'eux un petit enfant.

Je crois que pour comprendre cela, il faut savoir que tout ce passage de saint Marc que nous lisons ces temps-ci, est ce que j'appellerais la pédagogie du salut ou la pédagogie de la croix. Le Christ a marché vers sa croix. Il savait qu'Il marchait vers la mort. Et non seulement Il savait cela, mais Il savait aussi qu'il lui fallait absolument préparer le cœur de ses disciples à cela. Non seulement le Christ marchait vers la mort, mais il fallait qu'Il prépare ses disciples à vivre la même aventure que Lui, peut-être pas en même temps puisque, précisément, ils se sont dérobés, mais, à coup sûr. Il fallait un jour ou l'autre que les disciples qui ne sont pas au-dessus de leur Maître, soient configurés à leur Maître et qu'ils entrent à leur tour, dans la mort et la résurrection de leur Seigneur.

Or ce n'est pas facile. Car, voyez-vous, les disciples ont des discussions de grandes personnes. Quand on leur parle de la nécessité, pour le Christ, de mourir, ils pensent tout de suite en termes de succession et ils se disent : Si Lui meurt, qu'est-ce que nous, nous allons faire ? Il faudra nous organiser, il faudra nous arranger entre nous et il faudra bien décider d'un chef. Puisque maintenant c'est Lui le chef, il lui faudra un successeur. Or le Christ coupe court à ce genre de discussion de gens très sérieux qui veulent gérer leur vie par eux-mêmes. Il leur dit : "Vous ne comprenez pas que pour entrer dans le mystère de la Pâque, il faut accueillir l'enfant que Dieu veut mettre en vous". C'est cela : "Quiconque accueille cet enfant, il m'accueille, Moi aussi !" c'est-à-dire : entrer dans la mort et la Résurrection du Christ, c'est accueillir cette présence mystérieuse qui est révélée en nous par notre vie d'enfant.

Etre enfant ce n'est pas "faire l'enfant", car précisément quand on fait l'enfant c'est qu'on n'est pas enfant. On se met à imiter les enfants et c'est très mauvais, c'est puéril. Mais "accueillir l'enfant" c'est reconnaître, même lorsque nous sommes parvenus à l'âge mûr, qu'il y a toujours quelque chose en nous, qui a besoin d'être éduqué, d'être formé, d'être transfiguré par la présence de Celui qui nous aime et qui s'appelle le Père.

Pour les disciples, marcher aux côtés de Jésus et marcher vers la croix, c'est accepter d'être des enfants toute leur vie, non pas dans un retour régressif à la vie puérile, mais en laissant toujours grandir et s'épanouir en nous ce qui est, mystérieusement, un appel à être formé par l'amour du Père. Et cela est fait essentiellement d'audace et de courage. Car un enfant c'est quelqu'un qui est très audacieux, c'est quelqu'un qui fait une confiance éperdue à son père et qui a le désir de grandir à son image et selon l'appel qu'il ressent de la part de ce père. Et c'est cela pour nous être chrétien. Etre des enfants, mais de vrais enfants, c'est-à-dire d'être capables de ressentir cet appel de Dieu qui veut nous faire vivre de sa vie et de son propre amour.

Au cours de cette eucharistie, demandons au Seigneur de nous accorder cette véritable grâce de l'enfance qui est cette audace de pouvoir, petit à petit, voir s'épanouir en nous, par la puissance de Dieu, la vie divine.

 

AMEN