LE ROYAUME EST PARMI VOUS
Ap 14, 1-7 ; Mc 13, 33-37
(20 novembre 1986)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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force de nous répéter que nous serons surpris, nous ne sommes plus tellement surpris d'entendre l'affirmation de Jésus Christ. Le temps de la fin du monde est tout proche et pourtant il est loin, mais déjà les rumeurs des bouleversements et des déchirements se font entendre, préparant cette fin du monde. Ne pas être surpris d'être surpris, en quelque sorte nous sommes un peu lassés d'attendre et, dans une vie d'homme, il est difficile de maintenir cette attente permanente du Royaume de Dieu, tout occupés aux soucis de ce monde souvent nous en oublions même cette attente profonde qui fait de nous en cette vie des pèlerins, attendant que nous puissions voir Dieu face à face.
Si nous pensons ainsi c'est que nous opposons assez facilement les affaires de ce monde et les affaires de Dieu. Et lorsque nous pensons Royaume de Dieu, nous pensons évidemment à la façon dont Dieu prendra possession du monde, de façon définitive, et se révélera ainsi à tous les hommes de tous les lieux et de tous les temps comme le Sauveur. Mais nous voyons ce Royaume comme quelque peu détache, quelque peu établi entre ciel et terre, n'ayant pas grand-chose à voir avec les affaires du monde, en particulier ces violences, ces bouleversements et tout ce qui semble contraire a la paix, au silence et à la joie du Royaume de Dieu qui nous est promis.
En nous demandant de veiller, d'attendre pour ne pas être surpris, l'évangile demande finalement à chacun de nous de savoir lire dans notre propre histoire ce qui déjà prépare l'invasion, l'envahissement de ce Royaume dans notre propre vie. Dans ce sens qu'il n'est pas séparé du monde mais il est comme inscrit dans un ferment, au creux même de nos événements parfois les plus lointains par rapport aux affaires spirituelles telles que nous les entendons. Il est là comme en préparation. Et si nous sommes appelés les ferments de cette pâte, et si nous sommes appelés finalement à "faire monter" cette pâte qui sera le Royaume de Dieu, qui sera ce pain de Dieu livré à tous les hommes afin qu'ils soient sauvés, c'est que la graine, c'est que la semence, c'est que ce ferment est déjà mis dans la pâte. Nous le savons souvent intellectuellement, mais l'évangile nous invite à le lire dans nos propres événements. Or lorsque nous nous heurtons à quelque souci du monde, à quelque souci des affaires de ce monde, personnelles ou communautaires, politiques ou économiques, souvent nous les lisons comme un obstacle, comme quelque chose qui voile l'avancée du Royaume de Dieu, d'un Royaume de justice et de paix. Le vrai regard du chrétien est celui qui, dans sa constance et par sa fidélité, doit pouvoir savoir lire au cœur même de ces événements quelque chose de non-dévoilé immédiatement, mais qui prépare ce Royaume de Dieu. C'est-à-dire que, paradoxalement, malgré la couleur noire, la souffrance ou l'épreuve il y a au sein même de chaque événement cette préparation de ce Royaume de Dieu.
J'en tiens pour exemple des événements qui nous accablent, qui nous font souffrir ou qui nous font trébucher, des moments où finalement nous nous sentons assez loin de Dieu, où notre prière personnelle est quelque peu difficile, un peu ardue et quelque peu désertique. Il me semble qu'en ces jours-là, dans le silence de notre cœur, Dieu fait un plus grand travail que jamais Il ne peut faire par ailleurs. Notre bavardage se tait un peu. Il a devant Lui un cœur brisé, mais un cœur ouvert qui n'oppose plus grande résistance par son égoïsme, par son orgueil ou par son péché, du fait qu'il est un peu jeté sur le bord du chemin et brisé par son épreuve. Et c'est là que le Christ se fait, malgré nous mais très proche de nous, le véritable agent d'une transformation profonde de nous-mêmes et donc une préparation de ce Royaume de Dieu.
Notre véritable espérance est donc là. Elle est paradoxalement là où nous n'y croyons plus du tout. C'est-à-dire que le moment où nous cessons de croire c'est le moment ou, finalement Dieu se rend encore plus présent et encore plus amoureux de nous, afin de nous préparer pour nous convertir et nous transformer. Et lorsque nous "lisons" ces événements quelques années plus tard, après un moment de santé, nous retrouvons comment Dieu a inscrit son propre dessein et sa propre histoire, et notre propre histoire, au sein même de cet événement. Il est très important de comprendre que lorsque le Christ dit : "Le Royaume est tout proche", c'est qu'il s'inscrit là même où nous ne le voyons pas parce qu'il nous paraît contraire à cette avancée du Royaume de Dieu. Et nous qui célébrons cette eucharistie où à la même heure des gens font mille autre choses et ne pensent pas un instant à ce Royaume de Dieu, nous sommes pour ces gens, aujourd'hui, à cette heure, des ferments. Qui que nous soyons, où que nous soyons, nous sommes pour nous et pour eux, des ferments de ce Royaume à venir.
Et célébrant aujourd'hui la venue du Christ dans sa chair et dans son sang, nous affirmons par là, parce que nous allons nous en nourrir, que nous savons que le Royaume est là. Et de fait c'est bien là le signe du chrétien que de reconnaître cette avancée du Royaume, inexorable et sûre, et qui sera plus forte que la violence, plus forte que les bouleversements ou tous les tremblements de terre dont nous parle l'évangile et que nous pouvons d'ailleurs lire à travers l'histoire même du monde.
Alors, que ce soit à travers notre propre vie, au moment même où nous ne voyons plus rien, ou pour le monde là où nous sommes envoyés en mission, sachons vraiment être les ferments de ce Royaume, car il est vraiment là à la porte. Et je finirai par cette prière de saint Ambroise : "Secouez-vous donc ! Sortez de votre sommeil ! Frappez à la porte du Christ ! Saint Paul demande que la porte du Christ lui soit ouverte. Il supplie et réclame la prière de ses frères. Cette porte, saint Jean l'a vue ouverte. Il dit : Après cela, j'ai vu : voici une porte ouverte dans le ciel, tandis qu'une voix me disait : "Monte jusqu'ici et je te montrerai ce qui doit s'accomplir." La porte s'est ouverte pour Jean, elle s'est ouverte pour Paul qui a persisté à y frapper, à temps et à contre-temps."
AMEN