TON PÈRE TE VOIT DANS LE SECRET

1 Co 9, 19-27 ; Mt 6, 1-15

(7 juillet 2011)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Saint Thierry : le caquetoir

F

rères et sœurs, l'évangile que nous avons entendu est extrêmement dangereux pour deux raisons. La première raison je ne vais pas m'y attarder, c'est que cet évangile a permis à beaucoup de personne d'expliquer qu'en définitive, la vie communautaire chrétienne, le fait de venir à l'église prier, de venir à la messe, cela n'a aucun intérêt, parce que la chose la plus importante, c'est de faire l'aumône, et surtout de ne le dire à personne, c'est de prier, mais surtout pas avec les autres, tout seul dans son coin, mais il faut reconnaître qu'à force d'être chrétien dans son coin, on risque de ne plus être chrétien du tout ! On sait très bien que la justice de Dieu, on ne peut pas la palper et s'en rendre compte comme on peut palper et se rendre compte de la justice des hommes. Finalement, on ne prie même plus dans le secret, et on ne fait même plus l'aumône dans le secret, parce que de toute manière, personne ne me voit, puisque Dieu n'est même plus là. C'est le premier danger de ce texte.

Le deuxième danger est beaucoup plus intéressant, c'est que dans l'Antiquité, chez les gréco-romains, il y a une dichotomie profonde entre la religion civique, d'une part et la religion privée d'autre part. Conséquence, on peut avoir une religion civique, une religion publique, en fait ce qu'on attend de cette religion c'est qu'elle soit comme le ciment qui permette à la communauté des hommes de vivre ensemble et de mettre en place un projet commun. Après, chacun a ses dieux, ses divinités, et chacun fait ce qu'il veut.

Or, c'est là que l'aspect révolutionnaire de ce texte rejoint le comportement révolutionnaire des premiers chrétiens. Je vous rappelle simplement que les romains qui ont martyrisé les chrétiens n'étaient pas les grands méchants qu'on a voulu en faire. En fait, ce sont les chrétiens qui étaient révolutionnaires, puisque ils refusaient cette dichotomie entre la religion civique et la religion personnelle. Il aurait suffi que ces braves chrétiens disent, sans le croire d'ailleurs, qu'ils reconnaissaient les dieux de la cité, et qu'ils continuent à adorer leur Jésus sans problème. Ce texte est révolutionnaire, car il explique le comportement des martyrs chrétiens. A la fin du passage que Jean-Noël nous a lu : "Si vous remettez aux hommes leurs manquements, votre Père céleste vous les remettra aussi, mais si vous ne les remettez pas aux hommes, votre Père ne vous remettra pas vos manquements". Il y a comme une communion et un lien profond entre la communauté des hommes et Dieu. Ce lien profond entre la communauté des hommes, ce que nous pourrions appeler la religion civique par exemple, et la relation que chacun de nous avons avec Dieu, on pourrait l'envisager sous la perspective de la religion personnelle, sont profondément liées. On ne peut pas délier les deux.

Vous aurez remarqué que dans tout le passage que nous avons entendu, il y a à la fois comme un élan communautaire vers mon frère et ma sœur, soit à travers cette charité vers le pauvre, soit à travers une prière communautaire dans laquelle je porte aussi les intentions des autres, et cet aspect communautaire est toujours enraciné dans une perspective de lien personnel avec Dieu. C'est cette redondance qu'on retrouve à la fin de chaque passage : "Ton Père qui voit dans le secret te le rendra".

Ce texte est profondément dangereux et révolutionnaire, parce que justement il est profondément équilibré dans cette communion que nous avons à vivre les uns avec les autres, et aussi avec Dieu. Il suffit de couper cette communion pour basculer d'un côté ou de l'autre, soit dans une religion où il n'y a plus que les gestes formels et l'aspect personnel avec Dieu disparaît, soit à l'inverse, une religion dans laquelle on est tellement porté à sa personnalisation et au lien avec Dieu, qu'on en oublie l'aspect communautaire.

Frères et sœurs, que ce texte tiré du sermon sur la montagne, soit pour nous l'occasion de réconsidérer la manière dont nous prions et la manière dont nous nous comportons avec les autres, il y a dans ce texte de Jésus le souci de nous rappeler que tout est lié et que la manière dont nous nous comportons avec nos frères nous donnera à nous comporter vis-à-vis de Dieu et inversement, et la manière dont nous serons enracinés en Dieu manifestera cette union auprès de nos frères et de nos sœurs.

 

AMEN