L'ANNONCE DU ROYAUME

Ml 3, 19-20 ; Mt 16-24

(21 juillet 2008)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, le texte de la première partie de l'évangile que nous avons entendu est sans doute l'un des plus révélateurs de la prédication de Jésus vis-à-vis de ses contemporains. Cette histoire apparemment anodine des gamins qui jouent de la flûte et les gens ne dansent pas, ceux qui chantent des chants de deuil et les gens ne pleurent pas nous paraît énigmatique parce qu'on se demande pourquoi Jésus fait un tel parallélisme entre cette situation des chanteurs, des danseurs, ou des pleureurs et la situation de Jésus et celle de Jean. Pourtant, c'est révélateur de la manière dont Jésus s'est distingué de saint Jean-Baptiste. En effet, quand vous relisez les textes concernant saint Jean-Baptiste, vous verrez qu'il est comme Jésus déjà préoccupé du règne ou du Royaume de Dieu. Si Jean-Baptiste a pris la peine de prêcher, d'instaurer un rite spécial, c'est uniquement à cause du Royaume. C'est parce qu'il explique au public qui vient à lui que désormais c'est la venue du Royaume qui va être imminente, et simplement, Jean-Baptiste en déduit des conséquences qu'on dirait aujourd'hui catastrophistes. Il considère que vu l'état du pays, vu le délabrement de la vie sociale en Israël, vu aussi la décadence de la piété et du rôle du clergé dans le pays de Judée, pratiquement, la venue du Royaume ne pourra se solder que par une sorte de destruction générale par le feu, et normalement, très peu en réchapperont. Il insiste d'ailleurs, c'est pour cela qu'il dit que la cognée est à la racine de l'arbre, qui vous sauvera de la colère qui vient, etc … la prédication de Jean-Baptiste comme celle de Jésus est bel et bien sur le Royaume. Tous les deux annoncent le Royaume mais Jean-Baptiste voit essentiellement la venue du Royaume comme un sauve qui peut, c'est-à-dire que ceux qui accepteront le rite qui les initie à une démarche de pénitence et qui est le baptême que lui, Jean-Baptiste a pris l'initiative de donner. Ceux-là seuls pourront éventuellement affronter, cela ne préjuge en rien du résultat, mais au moins, ils auront les dispositions requises pour affronter ce jour terrible.

Jean-Baptiste se situe exactement dans la tradition des prophètes qui annonçaient le jour du Seigneur. Cette annonce du Jour du Seigneur, je vous rappelle que ces textes prophétiques ont donné notamment le texte du Dies Irae : jour de colère que ce jour-là, quand ce monde passera. C'est tout le côté de la venue du règne de Dieu comme un feu purificateur qui doit complètement détruire. Jean-Baptiste est celui qui prêche comme ceux qui entonnent des lamentations sur la place et constate Jésus, la majorité du peuple ne l'a pas suivi. Jean-Baptiste avait beau annoncer une catastrophe, cela ne servait à rien. Le nombre des adhérents, des disciples du Baptiste est toujours resté quelque chose de très petit et modeste.

Au contraire, lorsque Jésus ayant fréquenté Jean-Baptiste, et ayant recruté un bon nombre de ses disciples dans le cercle des disciples du Baptiste, rappelez-vous dans l'évangile de saint Jean, il rappelle que les premières rencontres de Jésus avec des disciples se font au moment de son baptême, dans l'immédiat entourage de saint Jean-Baptiste. Jésus ayant sans doute écouté et essayé d'interpréter et de comprendre Jean-Baptiste, finalement prendra une orientation tout à fait différente. Alors que le Baptiste va rester sur les bords du Jourdain, symbole à la fois du désert et du retrait, de la pénitence, de la préparation à ce qui peut arriver de pire, Jésus quittera les bords du Jourdain et partira de ville en ville et de village en village. Il instituera une prédication itinérante, ce ne sont pas les populations qui, comme dans le cas de Jean, iront vers le prédicateur, c'est le prédicateur qui ira vers les populations. Mieux encore, Jésus est celui qui, au lieu d'appeler les pécheurs, est celui qui va vers eux. Il contrevient à tous les canons et à tous les critères de la Loi, pureté rituelle, ne pas manger avec les pécheurs publics, et c'est lui qui va vers eux. Lui, il chante les chants de fête, il joue de la flûte, il vit, et il vit bien avec les pécheurs, les prostituées et les publicains. Il a une tournure tout à fait différente, il annonce le Royaume non pas comme une catastrophe, mais comme la venue d'un Dieu qui sauve. Ici, ce n'est pas sauve qui peut, c'est le Royaume vient à vous, le Royaume est déjà parmi vous. L'orientation des deux, Jésus et Jean le Baptiste, qui a donné beaucoup de fil à retordre pour comprendre à la première communauté chrétienne, était exactement sur ce point-là. Autant Jean-Baptiste a annoncé un Royaume comme une chose terrible et qui risquait d'être une épreuve absolument radicale dont personne ne se sortirait, autant Jésus a pris la décision et la mise en pratique tout le temps de sa vie de dire que le Royaume était une réalité accessible et proposée à tous. C'est ce qui a changé complètement la perspective.

On comprend qu'à ce moment-là Jésus s'assimile aux enfants qui jouent de la flûte. Lui n'annonce pas le Royaume comme un pleureur. Il annonce le Royaume comme un homme qui est heureux de se réjouir sur la place publique et de faire danser les gens au rythme de la venue de la joie du Royaume.

A travers cette prédication Jésus distingue et analyse les deux comportements, celui qui a été momentanément "son maître", dont il a entendu la prédication sur le Royaume, et ensuite, sa propre manière d'annoncer le Royaume. Et que dit-il ? C'est curieux mais dans un cas comme dans l'autre, les gens ne sont jamais contents, on ne pleure avec les pleureurs, on ne danse pas avec les joueurs de flûte. C'est pour cela que Jésus confond son public, et il leur dit : de toute façon, quelle que soit la manière dont on vous annonce le Royaume, ce n'est jamais à votre convenance.

Vous comprenez l'actualité de ce petit texte. Le problème c'est que nous nous replions sur des schémas de compréhension : le Royaume, cela devrait être ceci ou cela, il n'y à qu'à, cela devrait être dans ma catégorie de pensée, etc … moyennant quoi, on rate le but. On rate aussi bien le but de Jean-Baptiste qui appelle à la pénitence que le but de la prédication de Jésus qui annonce que le Royaume est déjà là, que lui en personne l'annonce et qu'il va au-devant même des pécheurs pour leur annoncer le salut et la miséricorde de Dieu.

Frères et sœurs, c'est pour nous une sorte d'appel à la conversion. Quand Jésus conclut en disant: la sagesse a été justifiée par ses œuvres, c'est qu'il veut dire exactement ce qu'il faut comprendre. Ce qui justifie le Royaume, ce n'est pas la réaction du public, c'est la manière dont la sagesse, le dessein de providence accomplit son travail et son œuvre de salut. Ce qui justifie le travail du Royaume aujourd'hui, ce n'est pas de savoir si cela correspond à telle ou telle règle du point de vue social, juridique, qu'on peut inventer pour dire : l'Église devrait être comme ceci ou comme cela ! mais c'est le fait de voir à l'œuvre, la sagesse et d'en juger par les fruits qu'elle porte dans le cœur des hommes.

On devrait avoir ce texte plus souvent présent à l'esprit, parce que c'est vraiment le problème de la venue du Royaume. Ce n'est pas simplement le problème au moment où Jésus a prêché, c'est le problème encore aujourd'hui : ou bien nous acceptons le Royaume tel qu'il est proposé et dans la prédication de Jean-Baptiste il y avait quelque chose de vrai sur la proposition de la prédication du Royaume à travers l'épreuve, la pénitence, et le repentir des péchés. Mais il y a aussi la vérité de la venue du Royaume à travers la proposition du salut aux pécheurs. Ce qui est le plus grave, c'est de n'entendre ni l'un ni l'autre !

 

 

AMEN