L'ÉVANGILE DE SAINT MATTHIEU

Ml 1, 2-3+5 ; Mt 8, 5-17

(14 juillet 2008)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, hier je vous suggérais dans l'homélie qu'on pouvait prendre ce temps de vacances pour retrouver la Parole de Dieu dans sa force et son originalité, en lisant par exemple un évangile. Je ne sais pas si vous avez déjà décidé lequel vous liriez pendant ces vacances, ce serait une bonne chose, mais si vous lisez saint Matthieu, vous aurez remarqué que c'est surtout celui-là qu'on lit pendant toute l'année.

Cet évangile est admirablement construit. Saint Matthieu a écrit dit-on traditionnellement pour des juifs qui sont devenus disciples de Jésus, et donc c'est un évangile qui est truffé de citations de l'Ancien Testament et qui vise un public bien déterminé, un public qui a le désir et le souci de voir conforté dans la personne et les actions de Jésus, son attente messianique. On peut donc dire que l'évangile de Matthieu a comme maître mot la messianité de Jésus. Il est celui qui accomplit les promesses pour Israël et celui qu'Israël peut relire et redécouvrir à la lumière des Écritures. Or selon un schéma qui était souvent pratiqué dans l'enseignement des rabbins, on distinguait dans l'enseignement deux choses. Il y avait deux méthodes de lecture de l'Écriture, une qu'on pourrait appeler la méthode des récits, en hébreu, cela se dit "haggadah" du verbe "nagir" qui veut dire raconter. C'est la méthode des récits qui raconte ce qui s'est passé et qui se centre essentiellement sur des paroles qu'a dit le prophète. Cela s'oriente vers une sorte de réflexion sur le sens même de son existence ou de ce qu'il a voulu dire de son message. Dans la même tradition rabbinique, il y a un autre aspect qui s'appelle la "halakha" c'est-à-dire la méthode des préceptes pour accomplir la Loi. Ici, ce n'est plus tellement le sens qui est en question, ce sont les gestes, les actes concrets qu'il faut poser.

Or chez Matthieu, on voit que tout l'évangile est bâti sur ce mouvement de balance : tantôt on raconte ce qu'a dit Jésus, tantôt on se souvient de son enseignement pour expliquer ce qu'il faut faire. Dans les jours qui ont précédé, surtout la semaine dernière, on a eu un exemple typique de l'enseignement de Jésus qui explique à ses disciples comment ils doivent être disciples avec toutes les injonctions pratiques, et cela commence par les Béatitudes. C'est l'enseignement pratique de Jésus, et cela se donne généralement par des discours. C'était le sermon sur la montagne. Après Matthieu fait une deuxième section qui est non plus de l'enseignement pour ce qu'il faut faire, mais qui raconte des histoires ou des récits de la vie de Jésus. Ici, on est effectivement dans le domaine du récit que l'on raconte. Essentiellement, la section que nous allons lire ces jours-ci, raconte des faits et gestes de Jésus et des miracles.

Si vous lisez tout l'évangile de saint Matthieu, vous verrez que c'est une alternance : discours pour savoir ce qu'il faut faire, récits pour savoir ce que Jésus a fait. Tout l'équilibre de l'évangile c'est précisément cet aller et retour ente les miracles, ce que Jésus a fait, sa vie, et son enseignement, ce que Jésus nous demande de faire et d'être avec lui. Dans la section de ce que Jésus a fait, il y a une section de miracles, une autre section avec d'autres miracles, et finalement la Passion. Dans les récits où Jésus nous demande des choses à faire, la première section c'est le sermon sur la montagne, Jésus explique à ses disciples comment ils doivent vivre et interpréter la Loi de Moïse, il y a un discours qu'on appelle missionnaire, c'est-à-dire comment les missionnaires doivent vivre au jour le jour, et juste avant la mort, il y a les fameuses paraboles sur la vigilance et sur l'attente du Royaume.

Ce sont des choses qui ne nous sont pas familières, parce que comme on lit l'évangile toujours par petits morceaux, on ne se rend plus compte, parce qu'on écoute tantôt un miracle, tantôt une parole, mais on sent très bien le souci qu'on eu les communautés primitives non pas de faire d'abord une sorte de récit historique que Jésus a été, mais c'est vraiment le recueil des paroles, des enseignements d'une part et des actions et des faits et gestes du Maître, de telle sorte qu'on est formé par le Maître aussi bien par sa parole que par ses actes. Quand on lit les évangiles, et particulièrement Matthieu, car il y a été très attentif, on a ce sentiment d'avoir une présentation assez complète et extraordinaire de la personnalité de Jésus, car tout l'art des évangiles a été de nous le présenter sous de multiples facettes. Ce n'est pas aussi simple qu'un récit historique, mais c'est un récit qui veut absolument deviner toute l'épaisseur et la profondeur de la personnalité de Jésus à travers son enseignement, ses recommandations et ses faits et gestes.

J'en tire une petite conclusion spirituelle pour chacun d'entre nous, c'est que l'évangile nous met devant une sorte de défi. C'est Jésus lui-même qui l'a dit, le grand reproche qu'il faisait aux pharisiens : ils disent et ne font pas. Faites ce qu'ils vous disent, mais n'agissez pas comme eux. Le grand défi que Jésus a apporté c'est qu'il a su concilier dans sa personne l'action, les gestes, les attitudes dans l'existence, et d'autre part l'enseignement. Et s'il a tellement séduit et tellement touché, et si encore aujourd'hui il nous touche de façon si profonde, c'est parce que nous sentons presque instinctivement, à fleur de texte, la cohérence entre la vie et le personnage de Jésus et son enseignement. C'est un véritable défi pour nous. Ce que Jésus nous demande, ce n'est pas d'avoir de grandes théories sur la foi, sur l'Église, sur le Christ, sur tout ce que vous voudrez? Ce n'est pas non plus d'être des historiens de la vie de Jésus en essayant de montrer ce qu'il a fait à tel moment ou à tel endroit, mais c'est d'arriver à retrouver de façon beaucoup plus profonde et plus riche dans notre vie, la cohérence entre ce que nous faisons comme disciples du Christ et la manière dont nous le connaissons à travers le récit de ce qu'il a fait pour nous.

Si aujourd'hui encore nous lisons l'évangile, c'est parce que sans cesse nous essayons de retrouver ce point central de la personne de Jésus d'où jaillit de façon cohérente et harmonieuse sa parole et son action.

 

 

AMEN