PARDONNER ET RECEVOIR LE PARDON

Tt 2, 1-8 ; Mt 18, 21-35

(10 septembre 2007)

omélie du Frère Christophe LEBLANC

 

P

ierre toujours bon élève pose la question à Jésus en pensant avoir la réponse : "Combien de fois dois-je pardonner, est-ce que sept fois cela suffit ?" Sept fois, c'est-à-dire la totalité. La question de Pierre repose donc sur une question de quantité limitée, exactement comme quand vous allez acheter votre forfait téléphonique, vous avez à choisir entre différents forfaits et si vous dépassez les deux heures accordées, la libéralité de SFR ou d'Orange s'arrête, et payez le tarif plein.

Pierre, c'est le fournisseur de communications téléphoniques. Il est gentil, libéral, il a fait ses comptes et il sait qu'il peut pardonner jusqu'à un certain chiffre. Pierre est donc uniquement du côté de celui qui pardonne. Vous avez remarqué que dans la question de Pierre, il n'est pas question de parler de celui qui reçoit le pardon. Pierre c'est le forfait limité, Pierre c'est celui qui nous rappelle que le pardon a ceci de difficile que nous avons le sentiment de saturer, d'user, que nous avons le sentiment de pardonner aux autres pour toujours les mêmes choses: combien de fois je t'ai dit de mettre des chaussettes sales dans la machine à laver, combien de fois je t'ai dit de ne pas laisser traîner les courses, combien de fois je t'ai dit, etc, etc, etc … Vu du côté de celui qui pardonne, cela devient lourd, fatigant, insupportable, usant et nous avons envie comme l'opérateur téléphonique de dire : maintenant ça suffit, maintenant, tu as dépassé les limites, tu as dépassé ton forfait, je m'arrête.

D'ailleurs pourquoi dit-on : je m'arrête ? Parce que je crois que dans l'interrogation de Pierre et dans le mécanisme dans lequel nous sommes souvent, nous pensons pardonner et qu'au bout d'un moment nous arrivons aux limites de nos propres forces, il y a le problème de la faiblesse. C'est vrai que nous sommes toujours balancés par rapport au pardon entre deux choix. Si je passe mon temps à pardonner, je vais passer pour le dindon de la farce pour celui qui est faible ? L'évangile d'aujourd'hui nous fait faire référence à un autre passage fondamental de la Bible qui est le passage de la Mer Rouge et du rapport entre Dieu et Pharaon. C'est exactement le même problème: Pharaon à la place de voir dans le pardon de Dieu une possibilité de se convertir et de changer, d'être libéré de ses propres chaînes, Pharaon voit dans ce pardon une faiblesse, il pousse les choses à bout, se disant que de toutes manières Il pardonnera de façon illimitée.

Effectivement, nous avons un doute sur cette pédagogie. C'est vrai que de temps en temps et nous le savons, nous avons le sentiment qu'il faut poser des bornes, des limites, et que ce n'est pas nécessairement aider son prochain que de lui pardonner toujours tout n'importe comment et n'importe quand. L'exemple de Pharaon que je viens d'évoquer est un bon exemple, et l'exemple du débiteur pardonné dans l'évangile en est une autre excellent exemple. Dieu a un forfait illimité, pas un appel vers tous les opérateurs gratuits, mais il y a un petit astérisque qui dit que cela ne marche qu'après vingt heures ou uniquement vers tel ou tel téléphone. Là le pardon de Dieu est illimité, sans aucun astérisque, sans aucun petit alinéa comme dans les assurances en bas de page, et si on le lisait, on ne signerait rien du tout. C'est illimité, mais on se pose la question de la pédagogie, puisque vous le voyez, cet homme est pardonné, et lui, il ne sait pas pardonner.

Cela me fait venir à mon deuxième point : Jésus lui ne se positionne pas sur la même ligne que Pierre. Pierre est de l'ordre du quantitatif, il ne voit le pardon que du côté de celui qui pardonne, et comme si le pardon était une sorte de déperdition énergétique, et pour ne pas y laisser nos derniers os et nos dernières forces, on arrête de pardonner, Jésus lui se positionne sur un autre plan. D'abord, Jésus parle d'un pardon qui n'est pas quantifiable, et il ne s'agit pas dans le pardon de regarder du côté de celui qui pardonne et donc d'être habité par ce sentiment qu'il y a une déperdition énergétique, que cela ne sert à tien et que ce n'est pas rendre service de pardonner et à la fin on finit avec le cœur dur comme une pierre, mais Jésus lui, a le souci de celui qui reçoit le pardon. Cela ne rentrait absolument pas en compte dans la question et la démarche de Pierre.

C'est cela qui est intéressant. Pourquoi n'est-il pas question de quantité dans le pardon ? Ce n'est pas pour montrer qu'on est capable de tenir à bout de bras un pardon sans cesse renouvelé, nous en sommes bien incapables, mais la question du pardon n'est pas de nous regarder en train de pardonner l'autre mais d'avoir le souci de l'autre. Ce n'est pas le souci de moi en train de pardonner, c'est le souci de l'autre : que se passe-t-il quand je pardonne ? Ce qui se passe pour l'autre quand je lui pardonne, effectivement on a l'impression d'une certaine dégénérescence énergétique et de fatigue, mais je pense que cette fatigue elle disparaît tout de suite si j'ai le souci de regarder l'effet que cela fait dans le cœur de l'autre et que je peux contempler dans le cœur de l'autre une régénération énergétique, un changement fondamental. Le fait que moi j'ai bénéficié d'un pardon auquel je n'ai pas droit, et que par conséquent, ce que je suis appelé à faire, c'est de rendre gratuitement ce qu'on m'a donné gratuitement.

Frères et sœurs, cet évangile d'aujourd'hui nous invite vraiment quand nous allons chanter ensemble le Notre Père, à réfléchir sur ce que nos allons dire : Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi. On peut dire que Dieu manque de pédagogie puisqu'Il passe son temps à pardonner à ce brave Pharaon et que le Pharaon n'arrive jamais à en tirer des conclusions positives pour lui. Le maître manque de pédagogie parce qu'en fait, il pardonne tout et puis ce débiteur devient méchant cet horrible comme une teigne vis-à-vis de l'autre. Je crois qu'en réalité, la leçon qu'il faut en tirer c'est que d'abord ce n'est pas le maître qui juge le débiteur impitoyable, comme ce n'est pas Dieu qui juge Pharaon. C'est le Pharaon et le débiteur qui eux-mêmes ne voulant pas rentrer la logique du pardon reçu et donc du pardon à donner, se mettent eux-mêmes à part du plan de Dieu. La fin de l'évangile n'est pas que le maître soit devenu cynique, méchant et horrible, mais le maître ne fait qu'appliquer au débiteur impitoyable que la logique de l'attitude que cet homme lui-même a eue vis-à-vis de l'autre. Ce n'est pas Dieu qui nous juge, c'est nous-mêmes qui nous jugeons pas nos propres actes, par le fait même que nous ne voulons pas utiliser la liberté que Dieu nous a donnée pour entrer dans ce plan de celui qui est pardonné et qui pardonne à son tour.

 

 

AMEN