LE RISQUE DE LA LIBERTÉ

1 Tm 6, 11-16 ; Mt 13, 44-52

(17 août 2007)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

I

l est tout de même surprenant frères et sœurs, de voir à quel point la prédication de Jésus à l'époque était branchée sur les derniers problèmes de l'économie de ce temps. En effet, le monde dans lequel vit Jésus n'est pas ce monde tranquille et paisible que l'on imagine parfois, de petits agriculteurs qui cultivent chacun leur arpent de terre, mais le monde dans lequel vit Jésus à l'époque est en pleine transformation économique, c'est le moment où son pays, la Judée, la Galilée, la Samarie est intégrée à l'économie mondiale, c'est-à-dire à la Méditerranée de l'époque. C'est un phénomène de mondialisation et contrairement à ce qu'on pense, la parole de Jésus n'est pas en-dehors du phénomène, elle y est au contraire complètement immergée.

C'est ce que qui apparaît dans les paraboles du Royaume car elles font d'une manière ou d'une autre allusion à des phénomènes économiques qui sont évidemment très importants. Le phénomène économique essentiel de l'époque c'est déjà le "qui perd gagne". En effet, au lieu d'avoir une économie qui vit de récolte en récolte, d'année en année, au fils des saisons, des sécheresses, des famines, on commence à avoir une économie qui capitalise, fait des provisions, gère les biens, avec beaucoup de modestie par rapport à ce qu'on arrive à faire aujourd'hui, mais l'idée est la même. Pour cela il faut savoir ce que l'on investit pour savoir ce que l'on veut gagner. Les paraboles que nous venons d'entendre, sont des paraboles dans lesquelles on calcule très strictement ce qu'il faut investir en sachant ce qu'on va gagner.

Même si ce sont des images, des paraboles, le Christ veut nettement montrer ici qu'il en va du Royaume comme de tout le reste de l'existence humaine : qui ne risque rien n'a rien ! Celui qui découvre le trésor dans un champ , c'est de la chance, du hasard, mais encore faut-il qu'il prenne le risque de passer par le point zéro, c'est-à-dire avoir tout vendu pour pouvoir acheter le champ en espérant que personne ne passera entre lui et le moment où il acquiert pour récolter le trésor sur la terre qui aura déjà été légèrement bêchée et travaillée; En tout cas, il prend un risque. Il prend le risque de tout perdre pour gagner le trésor. De la même façon, le bijoutier qui repère la perle il prend un risque encore plus grand parce qu'il ne sait pas exactement à quel prix la perle va lui être vendue. C'est aussi l'économie de la pêche au filet, quand vous allez faire de la pêche, par définition vous investissez de votre temps, de votre initiative, du matériel, des filets, une barque, et l'on espère que la prise sera bonne.

L'idée fondamentale du Christ dans la prédication du Royaume c'est qu'il faut que l'homme risque sa liberté, tout ce qu'il est lui-même et pas simplement comme le négociant ou le découvreur de trésor, ce qu'il possède, mais ce qu'il est, pour pouvoir entrer dans le Royaume de Dieu. C'est la grande loi du Royaume, il y a toujours un risque, le disciple qui vit pour le Royaume vit sans cesse "sur la brèche". Il est sans cesse à l'affût d'une découverte, sans cesse à l'affût d'une trouvaille, mais lorsqu'il a vu ou découvert quelque chose, encore faut-il qu'il ait la réaction sage et avisée non pas d'accaparer le Royaume ou la perle en catimini, non la transaction dans la mentalité de l'époque est honnête puisque quand on a acheté un champ et qu'on découvre un trésor, ce n'était pas comme aujourd'hui où l'on est obligé de partager avec les autorités publiques, là, on acquiert non seulement le champ mais encore le trésor qui est dedans, mais on risque pour cela.

C'est une nouvelle conception de la liberté par rapport au Royaume. Là où Jésus change assez considérablement la manière de penser, même religieuse, là où le temple vivait uniquement sur une économie de thésaurisation, c'est-à-dire accumuler les biens et les dons des fidèles, et pas beaucoup d'investissements sinon de faire vivre le clergé (d'ailleurs l'Église a largement continué sur ce mode et ce n'est pas toujours le meilleur), là Jésus dit que c'est une économie de risque. Ce n'est pas une économie de capitalisation et de conservation du bien, mais c'est une économie dans laquelle chaque fois que je risque, c'est pour obtenir davantage.

C'est ce que la société moderne a voulu avec le libéralisme, mais ce n'est pas toujours éminemment théologique, mais en tout cas du point de vue de la liberté humaine, c'est ce qui est en cause. Le Christ nous dit : votre liberté n'est pas un capital que vous gardez tranquille dans votre vie, votre liberté pour le Royaume, si elle veut appartenir au Royaume il faut qu'elle passe par un renoncement radical par un passage à zéro pour pouvoir effectivement accéder au don et à la grâce du Royaume. Le don de la grâce et c'est la prédication du Royaume par Jésus, ne peut pas se faire s'il n'y a pas de la part de celui qui doit recevoir, un geste d'accueil fondamental dans lequel il sait qu'il risque tout ce qu'il est. C'est cela qui a changé toute la conception religieuse dans l'histoire de l'humanité, alors qu'auparavant cette conception était essentiellement sécuritaire, on balise, on s'assure, on essaie de maintenir les choses pour que cela tourne rond, ici au contraire, c'est une économie du Royaume comme investissement incessant de soi-même et de sa liberté pour le service de ce Royaume.

 

AMEN