TU ME LE DOIS !
Ex 13, 1+11-16 ; Mt 18, 21-35
(14 août 2006)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
|
L |
a notion de pardon et de faute induit toujours instinctivement en nous une idée d'addition, de calcul et d'arithmétique. Comme cela nous coûte au sens propre du terme, de pardonner, nous décidons de compter. D'ailleurs quand Pierre s'avance vers le Christ pour lui demander "combien" de fois devrai-je lui pardonner, le Christ répond par cette formule tout à fait évangélique : il n'y a pas de limite. Soixante-dix sept fois, c'est équivalent à l'infini, à la totalité.
C'est pour démonter la manière dont nous abordons le rivage du pardon en croyant toujours qu'il nous faut tenir une sorte de cahier intérieur des dettes, des recettes, et de cette colonne dans laquelle on inscrit les imprévus. Il y a une sorte d'acharnement psychologique à vérifier que ce que l'on me doit a été bien remboursé, et que par contre, on est moins regardant sur ce qu'on doit. Le Christ va à la fois, étendre cette notion par la parabole assez complexe et assez énigmatique qui suit. Il ne s'agit pas simplement de choses qu'on doit, que quelque chose qu'on est et qui a une dette. Dans les deux cas, il y a confusion entre les biens, et la personne. Le maître donna l'ordre de la vendre avec sa femme et ses enfants, on passe de ce qu'il doit, les biens propres, à ce qu'il est. Cela ne change rien du point de vue de la dette financière, que d'étrangler le débiteur. Cela ne rembourse pas la dette. Ce qui veut bien dire que dans la parabole, il y a un point qui nous fait réfléchir entre ce n'est pas ce que tu me dois du point de vue de tes biens, mais de ce que tu es qui entre en ligne de compte. D'ailleurs, dans ce cas-là, ce serviteur qui devait six mille talents, c'est une énorme somme, demande un délai, une sorte de remise, et le maître lui accorde ce délai, lui accorde une remise. Vous connaissez la suite, lui-même ayant obtenu une remise va tenter d'étrangler un autre débiteur qui lui doit une somme minime, et il ne lui laisse aucun délai.
Il ne s'agit plus simplement d'une dette matérielle, il s'agit d'une dette absolument non remboursable qui est celle de la vie. Nous ne pouvons pas rembourser cette dette-là, d'ailleurs les enfants vivent avec une sorte d'idée sur le fait que cette vie que les parents leur ont donnée est un dû. Même si parfois quelques formules maladroites ou cruelles viennent déchirer le tissu familial : "avec tout ce que j'ai fait pour toi" dit à un moment la mère, avec une colère accumulée, ou "tout ce que tu n'as pas fait pour moi" dit l'enfant aux parents désoeuvrés. On voit bien que l'amour est toujours bordé d'un calcul intérieur. La bonne mère (sans jeu de mots), ne compte pas. Il y a les uns envers les autres, d'innombrables dettes non remboursables. Ce que nous nous sommes donné, parfois même à notre insu, notre générosité ou celle que nous avons essayé d'être, fait que nous sommes perpétuellement en dette les uns avec les autres, et c'est cela le lieu du pardon.
Le lieu du pardon n'est pas une sorte de : "je vais rattraper par telle activité une offense que j'ai commise sur un tel", comme si j'allais rattraper dans des colonnes de comptabilité en essayant d'égaliser les choses. Il y a une générosité sans calcul, du fait même qu'on est tellement en dette, que tu n'as qu'une solution, c'est de donner. De donner non pas pour rattraper, mais de donner pour qu'autres donnent et que cette générosité contagieuse construire des rapports de charité. Nous ne pouvons établir des relations avec des hommes sans ces dettes. Nous devons sans arrêt, des choses !
L'autre jour, en allant à Lyon, il y a quelque temps, la tempête de neige qui faisait rage autour de Lyon avait absolument immobilisé la gare de Perrache. Je n'ai pas un amour immodéré pour la SNCF, mais les gens hurlaient de désespoir en téléphonant, parce que les portables maintenant multiplient la plainte, tout le monde téléphonait, se plaignant de ces pauvres contrôleurs qui d'ailleurs se terraient dans un local bien fermé, ils n'apparaissaient plus, mais ils n'y étaient pour rien de cette tempête de neige ! Et les gens tout de suite, se retournaient contre De Villepin et autres consorts de cet acabit, qui franchement n'y sont pour rien dans cette tempête. Qu'est-ce que c'est cette idée qu'on vous doit, quelles que soient les calamités extérieures, des trains à l'heure. On ne vous doit rien ! on essaie tant bien que mal, avec des aléas et des difficultés de répondre à des services, comme nous-mêmes essayons de répondre à des services. Nous sommes là-dedans, je ne suis pas très bien payé, mais je le fais quand même volontiers, le travail qu'on me demande pour l'Église, comme je pense que les contrôleurs font assez bien leur travail et essaient que les trains malgré les calamités, les inondations et autres aventures, arrivent à l'heure. Donc, nous ne pouvons pas croire qu'on nous doit absolument des trains à l'heure, quoi qu'il arrive. On fait ce qu'on peut. Et il y a une mentalité qui dit : "on me doit", qui est une mentalité d'enfant. Tu me dois de me donner l'autorisation, tu me dois les cadeaux pour mon anniversaire, tu me dois … c'est de l'infantilisme. Il nous faut quitter ce registre de l'infantile pour arriver à une sorte de grandeur d'âme qui est la porte d'entrée au pardon. Et pour une fois, ce pardon n'est pas une sorte de hauteur d'esprit en disant : je suis plus grand que ça, mais c'est un travail d'élaboration, d'ouverture et d'agrandissement de notre cœur, qui toujours préfèrerait se replier sur lui-même et ses petits calculs intérieurs, alors que l'évangile nous propose des horizons plus oxygénés, plus larges et plus généreux.
A nous d'en écouter le son.
AMEN