L’ANNONCE A DEUX VOIX

Ex 4, 10-16 ; Mt 8, 21-29

(20 juin 2006)

Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

S

ouvent, l’évangile présente des passages incompréhensibles. Comment peut-on prophétiser au nom de Jésus ? Comment peut-on chasser les démons ? Comment faire des miracles au nom de Jésus et s’entendre dire cette parole : "Je ne vous connais pas !" Normalement, on reconnaît l’arbre à ses fruits, les fruits de la prophétie au nom de Jésus, de la guérison, des miracles, ne sont-ils pas en principe le fait que le Christ lui-même a agi ? que la sève de l’Esprit est venue faire vivre cette annonce Bonne Nouvelle ?

Il me semble qu’il y a un problème. Jésus a commencé en disant : "Ce n’est pas en me disant Seigneur, Seigneur, que l’on entrera dans le Royaume des cieux, mais en faisant la volonté de mon Père qui est dans les cieux". Du coup, est-ce que prophétiser, chasser les démons, faire des miracles, n’est-ce pas faire la volonté de Dieu ? En retournant le texte dans tous les sens, il me semble qu’il n’y a pas d’issue.

Mais nous avons peut-être aussi à entendre ce que le Seigneur dit lorsqu’il annonce : "C’est en faisant la volonté de mon Père". Et la volonté de son Père, c’est laquelle ? En poursuivant comme nous l’avons fait, la lecture de l’évangile, c’est "quiconque écoute ces paroles que je viens de dire et les met en pratique". Et le passage de cette péricope continue : "il les enseignait en homme qui a autorité, et non pas comme leurs scribes. Il advint quand Jésus eût achevé ce discours …" Il s’agit en fait de l’ensemble de ce discours, c’est-à-dire des chapitres précédents et plus particulièrement de ce qui est au cœur du chapitre précédent, puisque Jésus y dit que c’est celui qui fait la volonté du Père, que c’est celui qui écoute la Parole de Dieu qu’il vient de dire et qui la met en pratique, avec ce petit passage de la règle d’or : "Ainsi, tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux. Voilà la Loi, c’est-à-dire le commandement, et les prophètes, toutes les paroles et le discours de Dieu". Ainsi, tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour vous-mêmes. Cela a la saveur et l’écho du commandement par excellence, deux commandements en un seul : l’amour de Dieu et l’amour du prochain, et faire pour l’autre, l’aimer comme soi-même.

La première lecture peut aussi nous éclairer. On oublie que Moïse, contrairement à ce que l’on imagine directement, qui est celui qui fait tout, qui annonce tout, qui parle, qui agit, etc… Le passage que nous avons lu, c’est le passage de l’envoi de Moïse, il doit annoncer au peuple sa libération, il doit la réaliser. Et en fait, il dit à Dieu : je ne peux pas. On connaît cette vocation prophétique : je suis un enfant, je ne sais pas parler, je ne sais pas faire de discours, je ne sais pas prêcher. Et finalement, Dieu ne fait pas très attention à cela. Il dit : ce n’est pas grave, il va y avoir Aaron, et Aaron lui, sait parler. Tu lui diras, tu mettras les paroles sur sa bouche.

Réfléchissons à une chose : je peux annoncer la Bonne Nouvelle du salut. Je peux chasser les démons. Seigneur, n’est-ce pas en tom nom que j’ai fait des miracles ? Oui, mais c’est moi, c’est moi, c’est moi, !!! J’ai fait çi, j’ai fait ça, j’ai fait l’autre … et certainement que la Parole n’est effective Parole de Dieu que si elle est Parole partagée, que si elle est Parole portée au moins à deux, avec moïse et Aaron. Avec cette Parole que j’entends, que j’écoute, que je fais vibrer et qui se réalise dans la règle d’or, l’amour du prochain. La Parole de Dieu, en somme, dans l’Église, justement, est "dans" l’Église, c’est-à-dire dans la communauté. C’est la communauté qui porte la Parole, ce n’est pas moi tout seul.

Une chose est d’être touché et converti personnellement par la Parole de Dieu, mais l’écho de cette conversion c’est d’être renvoyé de là où jaillit la Parole, du Christ lui-même qui est parole créatrice, parole du désir, parole de la communion. Parole qui se réalise dans l’assemblée, celle qui est appelée. C’est la seule manière de ne pas chosifier la parole de Dieu, de ne pas la chosifier en sachant qu’elle n’a de fruit véritable, elle n’a de résonance véritable que si au moins elle résonne dans le cœur de deux, dans le cœur du frère, dans le cœur de la communauté, dans le cœur du Moïse et de l’Aaron que nous sommes ensemble.

 

 

AMEN