PARADOXE DES BÉATITUDES
Ex 1, 5-14 ; Mt 5, 1-12
(5 juin 2006)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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près la solennité de la Pentecôte, après le temps pascal qui nous a immergé dans le mystère central de notre foi, nous reprenons aujourd’hui le cours du temps ordinaire et la liturgie nous propose la lecture de l’évangile de saint Matthieu. Nous commençons aujourd’hui après ce qu’on appelle l’évangile de l’enfance, par la prédication de Jésus, et d’abord cette prédication inaugurale qu’on appelle souvent le sermon sur la montagne. Ce discours de Jésus qui et comme le prototype de tout son enseignement moral commence pas les Béatitudes que nous venons d’entendre.
Ceci est tout à fait capital car il y a deux façons très différentes d’envisager la vie morale. La manière dont nous avons l’habitude qui a été répandue par l’enseignement le plus courant, et bien souvent dans les églises, la morale c’est d’accomplir son devoir, c’est faire ce qui est nécessaire, imposé par la loi A ce moment-là, la morale va se démultiplier en un certain nombre d’obligations s’exprimant par des commandements qu’il faudra accomplir scrupuleusement, minutieusement sans en laisser tomber aucun détail.
Le discours sur la montagne que nous commençons à lire aujourd’hui n’est pas entièrement compréhensible dans cette perspective. Dans les jours qui viennent, nous lirons le pic de ce discours, nous entendrons par exemple Jésus dire : "Si ton œil te scandalise, arrache-le, si ta main t’invite au péché, coupe-la". Il est évident qu’il ne s’agit pas là de commandements et de préceptes qui sont applicables. Nous ne pouvons pas pour obéir à la parole du Seigneur, nous mutiler en arrachant nos yeux ou nos mains. De même quand Jésus dit : "Si quelqu’un te demande ton manteau donne-lui aussi ta tunique". Ce n’est pas quelque chose d’absolument réalisable. Nous voyons bien que ces commandements du Seigneur Jésus ne sont pas des lois à appliquer de façon stricte et exacte.
Il y a une autre manière de concevoir la morale qui consiste à une aspiration qui nous est proposée et qui nous conduit vers un certain idéal, qui nous appelle, nous attire, mais qui n’est pas nécessairement réalisable mot à mot. Ce n’est pas cela que Jésus veut nous dire. Il ne nous impose pas de nous couper la main ou de nous arracher l’œil, il nous propose un idéal de pureté intérieure et il le résumera en disant : "Soyez parfaits comme votre Père des cieux est parfait". Il n’est pas possible d’être parfait comme Dieu, par définition, c’est au-delà des prises de notre liberté, et pourtant, c’est à cela que nous sommes appelés. Nous sommes appelés à nous avancer toujours plus loin dans la suite du Christ à la recherche de Dieu, à la recherche de la bonté, de la perfection de l’amour de Dieu. Autrement dit, la morale que nous propose Jésus c’est un chemin que nous n’aurons jamais fini de parcourir et qui se définit par son but transcendant qui est la vie même de Dieu, et non pas par les obligations quotidiennes qu’il faudrait réaliser au pied de la lettre.
Ceci nous explique la place des Béatitudes en tête de ce programme que Jésus nous propose. Jésus ne nous propose pas la vie chrétienne comme un devoir à accomplir mais comme une recherche du bonheur. Vous l’avez remarqué, ces Béatitudes commencent toutes par ce même mot : bienheureux. Jésus nous propose une recherche du bonheur. Mais là où est le paradoxe, c’est que ce bonheur il ne le situe pas là où nous le mettrions spontanément. Nous nous imaginerions que le bonheur, c’est d’avoir assez d’argent pour pouvoir nous payer ce dont nous avons envie, que c’est d’avoir assez de temps pour pouvoir nous distraire, que c’est d’avoir assez de joies quotidiennes pour pouvoir rire. Et Jésus nous dit : heureux celui qui est pauvre, heureux celui qui pleure, heureux celui qui a faim et soif. C’est un paradoxe permanent. Il situe le bonheur qu’il nous propose non pas dans l’acquisition de biens, non pas dans l’opulence et la richesse, mais à l’opposé. Le bonheur, c’est d’accepter d’être démunis, le bonheur c’est d’accepter de limiter nos possibilités, et tout ceci parce que nous cherchons autre chose que les biens immédiats. Le bonheur ne consiste pas simplement à amonceler autour de nous toutes sortes de garanties, de certitudes, et de richesses. Le bonheur consiste à chercher plus profond, à aller au cœur du sens de notre vie, ce que nous ne pouvons découvrir que par le dépouillement, par un certain renoncement à nous-même.
La morale que le Christ nous propose est infiniment plus exigeante que l’accumulation d’une série de petits préceptes à accomplir aujourd’hui, demain, et après-demain. La morale que le Christ nous propose, c’est un élan de tout notre être vers le don de nous-même, vers l’abandon de nous-même, vers un dépassement de nous-même, vers un ailleurs. Tout l’évangile est dans cette dynamique qui nous appelle toujours plus loin, toujours au-delà de ce que nous aurions pensé et imaginé.
Frères et sœurs, si nous voulons être à l’écoute de l’évangile, il ne faut pas que nous cherchions des recettes pour réussir notre existence, il faut que nous nous laissions prendre par cet appel, par cet élan, par cette aspiration que le Christ exerce sur nous, qu’il nous propose pour aller jusqu’au bout, jusqu’au fond du sens de la vie, pour découvrir ce qui véritablement lui donne valeur.
AMEN