UN MYSTÈRE CONNU DU PÈRE SEUL

Ap 20, 11-15 ; Mt 24, 29-36

(20 novembre 2004)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères est sœurs, dans ce discours eschatologique de Jésus, nous sommes arrivés au centre de la prophétie, c'est la fin des temps, c'est la destruction du monde, les étoiles qui tombent du ciel la lune dont la lumière s'éteint, et à ce moment-là, c'est l'apparition dans le ciel du signe du Fils de l'Homme, c'est-à-dire de sa croix, puis du Fils de l'Homme venant lui-même sur les nuées du ciel avec grande gloire. C'est ce qu'on appelle la Parousie, c'est-à-dire l'apparition, la manifestation, la visite définitive du Fils de l'Homme qui vient ressusciter ce monde, ce monde déchu, ce monde qui porte en lui sa propre destruction. Et Jésus vient pour nous donner les cieux nouveaux et la terre nouvelle.

Il est particulièrement étonnant de voir au milieu de cette description si solennelle, si puissante, où le Fils de l'Homme est le personnage central, il est particulièrement étonnant de lire cette dernière phrase que nous venons d'entendre : "Quant à la date ce jour et à l'heure, personne ne les connaît, ni les anges des cieux, ni le Fils, personne que le Père seul". Comme il est étonnant que ce Fils de l'Homme qui est le Fils du Père, et qui vient sur les nuées du ciel avec une si grande gloire, ne sache pas la date de ce jour, ni l'heure. Comment est-il possible que seul le Père connaisse le jour, alors que le Fils l'ignore, alors qu'Il en est l'acteur principal et que tout tourne autour de son propre retour ? C'est une phrase difficile de l'évangile qui a fait couler beaucoup d'encre et de paroles dans l'histoire de l'Église et qui a alimenté notamment cette hérésie grave qui a empli tout le quatrième siècle, qu'on appelle l'arianisme et qui prétendait que le Fils n'était pas tout à fait Dieu, pas autant que le Père en tout cas. Il avait dit lui-même : "Le Père est plus grand que moi", et Il disait ici que personne ne savait l'heure du dernier jour, pas même lui, pas même le Fils, seul le Père. Ces paroles semblent effectivement au premier abord nous apporter tout d'un coup une sorte de décalage entre la divinité absolue du Père et puis une divinité relative, partielle, qui serait celle du Fils pour ne rien dire de l'Esprit Saint.

Comment interpréter une phrase de ce genre ? Il y a une interprétation classique, qui a été celle de la plupart des Pères de l'Église, et qui effectivement est satisfaisante pour l'esprit, c'est de dire que comme Dieu le Fils participe à la science du Père, comme homme, il ne sait pas tout parce qu'il n'est qu'une créature, puisqu'il est à la fois Dieu et homme, il peut parler de lui en tant que Dieu ou en tant qu'homme. Il peut dire que comme homme, Il ne sait pas le secret du Père, comme homme le Père est plus grand que lui, nous pouvons reprendre toutes ces phrases et les interpréter de cette manière. C'est une vérité évidente que l'humanité du Christ même si elle est intimement unie à sa nature divine, ne participe pas à toutes les prérogatives de cette divinité. Encore que faire dans la pensée, dans la vie, dans les actes, dans les réactions du Christ deux parts qui seraient plus ou moins juxtaposées et étanches à certains moments où Il agit comme Dieu, à d'autres comme homme. Par exemple, quand Il vient au tombeau de Lazare, comme homme Il pleure, mais comme Dieu, Il le ressuscite, et ainsi de suite, cette façon de répartir la vie du Christ en deux chapitres qui seraient presque étanches n'est pas très satisfaisante et ne correspond pas à la profondeur du mystère de l'Incarnation dans laquelle la nature divine remplit d'une certaine manière, transfigure la nature humaine qui est la sienne, et il n'est pas satisfaisant de dire que le Christ peut ignorer comme homme quelque chose qu'Il saurait comme Dieu.

Un certain nombre de Pères de l'Église, et notamment saint Basile le Grand qui est une des très grandes figures de la réflexion théologique, ont proposé d'aller plus loin dans ce mystère, et de dire que le Fils est l'égal du Père, totalement. Mais, on peut dire qu'Il reçoit tout ce qu'Il est du Père, ce qui ne veut pas dire qu'il lui soit inférieur. Parce qu'être Fils, c'est être engendré du Père, ce qui veut dire que le Père a donné au Fils tout ce qu'il est, et que par conséquent, tout ce que le Fils est, Il le tient du Père, il le tire comme d'une source, du Père. C'est pourquoi Jésus pourra dire : "Ma doctrine n'est pas ma doctrine, mais celle du Père qui m'a envoyé. Ma volonté n'est pas ma volonté, c'est la volonté du Père qui m'a envoyé". Non pas qu'il y ait une infériorité du Fils, mais il y a une sorte de dépendance dans l'origine parce que le Fils est celui qui reçoit tout d'un Autre. Rien ne lui appartient en propre, tout ce qu'Il a, tout ce qu'Il fait, tout ce qu'Il sait, se subordonne sans cesse à cette source qui lui donne tout et qui est le Père. Le Père, c'est Dieu qui ne garde rien pour lui, qui donne tout ce qu'Il est, le Fils, c'est Dieu qui reçoit tout ce qu'Il est d'un Autre. On peut dire que toute connaissance qui est dans l'esprit du Fils n'est pas à lui, mais vient du Père, et que seul le Père est la source de cette connaissance. Et par conséquent, quand Jésus dit que personne ne peut savoir le jour et l'heure, sauf le Père, c'est vrai, seul le Père connaît le jour et Il donne au Fils de participer à cette connaissance, mais le Fils ne l'a pas comme si elle était à lui indépendamment du Père.

C'est peut-être un peu délicat, mais il est important de comprendre qu'au cœur même de Dieu, au cœur même de la Trinité divine, il y a ces relations de don, de dépendance, de réception. Il y a surtout ce mystère d'altérité. Nous ne sommes pleinement nous-mêmes, et finalement Dieu n'est pleinement lui-même que dans cette relation à l'autre dans ce don et cette réception mutuels. Le Père n'est tout à fait lui-même qu'en se donnant au Fils, et le Fils n'est lui-même qu'en se recevant du Père Cela veut dire que toute vérité au ciel et sur la terre, toute vérité dans sa source en Dieu et aussi dans ce que nous sommes, et nous qui y participons, est toujours une vérité en relation avec un autre dont nous sommes dépendants et qui d'une certaine manière est aussi dépendant de nous. De même que le Fils reçoit tout du Père, et n'est rien sans le Père, de même nous aussi, nous nous recevons totalement non seulement de Dieu, mais aussi de nos frères et nous ne sommes rien sans eux. C'est dans cette relation de don et de réception permanente, que nous découvrons la réalité profonde de notre être.

Sachons ne pas nous enfermer en nous-même comme si nous étions notre propre source et notre propre réalité. Sachons toujours être à l'écoute de l'autre pour nous recevoir de lui, pour nous donner à lui, pour qu'il puisse se recevoir de nous et qu'ainsi nous nous construisions mutuellement, Dieu et les hommes, et les hommes entre eux, afin que le don même que Dieu nous fait soit tout en tous.

 

 

AMEN