TROIS REPROCHES
Jdt 13, 11-16 ; Mt 23, 1-12
(5 octobre 2004)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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e passage de l'évangile de saint Matthieu est le début d'un long développement où Jésus s'en prend aux pharisiens, aux anciens du peuple, aux scribes, à tous ceux qui dans le peuple d'Israël occupaient une position particulière et élevée et commandaient au plan religieux, au peuple. Plus loin, ce que nous lirons dans quelques jours, la parole du Christ se fera très dure et très violente. Aujourd'hui le texte est plus modéré, mais il souligne les principaux reproches que Jésus fait à ces anciens, à ces pharisiens, à ces scribes.
Le premier reproche, c'est de dire sans réaliser, sans faire soi-même ce que l'on dit. C'est ce que Jésus appelle l'hypocrisie des anciens, des pharisiens et des scribes, qui consiste à proclamer une loi, à l'imposer, à la faire observer, mais à ne pas l'accomplir soi-même. C'est un défaut qui appartient facilement à tous ceux qui ont une certaine autorité religieuse, c'est d'être intransigeant sur les principes et de ne les pratiquer (comme tout le monde), que de façon approximative. Jésus est parfaitement conscient que les préceptes sont difficiles à observer pour tout le monde, et que si les chefs religieux du peuple ne parviennent pas eux-mêmes à les accomplir, de quel droit les imposent-ils avec une telle rigueur ? Ceci nous invite donc déjà à une certaine modération dans notre façon de présenter la Loi de Dieu. Certes, elle est un guide, elle est une orientation pour la vie, mais elle n'est pas peut-être toujours intégralement réalisable, et il faut savoir la tempérer par la miséricorde, surtout en regardant nos propres limites et nos propres péchés.
Le deuxième reproche que Jésus adresse aux chefs du peuple, c'est de vouloir paraître, de se manifester au premier rang, d'être ceux qui visiblement prient, ceux qui dans leurs vêtements, leur attitude, manifestent leur supériorité, en allongeant les franges de leur vêtement selon les coutumes religieuses de l'époque, ou encore en agrandissant ce qu'on appelle les phylactères, c'est-à-dire ces petites boîtes dans lesquelles étaient contenues les rouleaux de la Loi et qu'on se mettait devant les yeux et sur les bras, pour accomplir de façon littérale la Loi, quand dans le Deutéronome, il était dit que nous devons avoir les préceptes de Dieu constamment devant les yeux, ce qui évidemment veut dire qu'il faut y penser constamment, mais un certain littéralisme conduisait à les suspendre avec des petits crochets comme des lunettes devant les yeux. C'est une interprétation littérale, fondamentaliste et tout à fait matérielle de la Loi, et qui en plus donne lieu à un certain décorum. C'est une façon de se présenter comme des personnes pieuses, des personnes "bien". Ceci ne nous est pas étranger non plus. Combien de fois avons-nous l'attitude du paraître, le culte de la supériorité, de ceux qui accomplissent tout ce qu'il faut faire et qui sont en règle.
Puis, il y a un troisième reproche que Jésus fait et qui est peut-être plus subtil à comprendre, mais qui est à la racine des deux autres, c'est que ces chefs veulent d'une certaine manière se substituer à Dieu lui-même, et Jésus dit : et même au Christ, c'est-à-dire qu'il parle de lui. En effet, ils se font appeler "rabbi", et rabbi cela veut dire maître. Mais comment un homme peut-il être le maître d'un autre homme. Comment pouvons-nous nous ériger en maître les uns des autres ? Et Jésus l'affirme très clairement : "Vous n'avez qu'un seul maître, c'est Dieu". Et devant ce maître, nous sommes tous des frères, il n'y a pas plusieurs catégories, il n'y a pas le commun des mortels qu'il faudrait éduquer, et puis les spécialistes, les chefs, ceux qui savent, ceux qui sont au courant et qui sont chargés d'être les maîtres, d'enseigner les autres. Nous sommes tous frères, voilà l'affirmation du Christ. Le Christ en tire d'ailleurs une conséquence, c'est que sur terre il ne faut appeler personne "Père" (c'est la raison pour laquelle nous vous demandons de nous appeler frères, non pas père selon l'habitude courante, mais qui est littéralement en contradiction avec ce que Jésus dit ici). Je signale que tous les religieux entre eux s'appellent frères quand ils parlent les uns aux autres. Nous sommes tous frères. Religieux ou non, c'est Jésus qui l'a dit. Et pour la même raison, il dit aussi qu'il ne faut pas nous appeler "docteur" (entendez non pas monsieur le médecin, mais docteur es-sciences, docteur es-lettres, etc …), nous ne sommes pas donc des enseignants spécialistes. Une autre version de la Bible dit : ne vous faites pas appeler directeur. Et je pense que là aussi il y a eu une utilisation courante de vocabulaire qui est un peu fautive, quand on parle de directeur de conscience, on va aussi un peu contre la parole de Jésus parce que personne n'a à diriger la conscience d'un autre. Nous sommes des frères, des frères qui ont une expérience et qui de ce fait peuvent se conseiller mutuellement, mais non pas se diriger. Même, au confessionnal, même quand vous allez voir un prêtre pour lui demander conseil, c'est un conseil que vous lui demandez, ce n'est pas un ordre. L'ordre, c'est le Christ seul qui peut vous le donner à l'intérieur de votre conscience, en tenant compte évidemment avec humilité de la valeur du conseil qui vous a été donné. Il ne s'agit pas de n'en faire qu'à sa tête et de mépriser les conseils, mais il s'agit de les traiter pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire comme un avis qu'un frère donne à un autre frère, et que ce frère écoute fraternellement et humilité, et avec la volonté de se laisser aider et instruire par son frère.
Voilà donc que Jésus remet toutes choses en place, personne n'est au premier rang, nous sommes tous des frères, personne n'a à prendre une attitude d'autorité à l'égard des autres, nous ne sommes ni des directeurs, ni des docteurs, ni des enseignants, ni des maîtres. Nous sommes tous ensemble devant le seul maître, le seul docteur, le seul Père qui est Dieu. C'est de cette manière-là que nous devons vivre nos relations les uns avec les autres, les relations des fidèles les uns avec les autres, mais aussi les relations des fidèles avec les prêtres, et des prêtres avec les fidèles. Il faut que nous gardions cette petitesse, cette pauvreté, et cette conscience de nos limites, qui d'ailleurs pour revenir au début de ce texte, se manifestent au fait que nous sommes tous pécheurs, qu'il n'y a pas une catégorie qui pèche et une autre qui redresse ceux qui ont péché, mais nous sommes tous des pauvres devant Dieu.
Que le Seigneur nous aide à nous ouvrir dans cette humilité et dans cette fraternité, et à y trouver un véritable manière d'aller ensemble vers Dieu.
AMEN