LES PENSÉES DE DIEU ET LES NÔTRES !

Jdt 7, 17-22 ; Mt 16, 21-28

(10 septembre 2004)

Homélie du Frère Jean Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, je ne sais pas si vous étiez ici à la messe hier, mais il est très intéressant de rapprocher l'évangile que nous venons d'entendre de celui qui nous entendions hier. Hier, et ce sont les versets immédiatement précédents ceux que nous venons d'entendre, nous avons vu le Christ demander à ses disciples : "Pour vous, qui suis-je ?" Et après que les disciples aient essayé de faire écho aux bruits qui courent : "Pour les uns, tu es Élie, pour d'autres, tu es un prophète", Pierre, illuminé par l'Esprit Saint s'écrie, : "Tu es le Fils, le Christ, le Fils du Dieu vivant". Profession de foi de Pierre, à laquelle Jésus répond : "Ce n'est pas la chair et le sang (entendez les forces humaines) qui t'ont révélé cela, mais l'Esprit de mon Père qui est dans est cieux". Et c'est sur ce dialogue entre Pierre et Jésus que celui-ci fonde son Église : "En vérité, je te le dis, tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église".

Et voilà que dans le texte d'aujourd'hui, qui, encore une fois, suit immédiatement le précédent, le même Pierre, qui au moment où Jésus devant cette profession de foi où Il a été proclamé Christ, Messie, Fils du Dieu vivant, au moment où Jésus commence à annoncer que cette mission messianique, que cette gloire du Fils de l'Homme va se révéler, à travers la Passion, qu'il lui faudra souffrir, souffrir de la part des anciens du peuple, des grands-prêtres, des chefs du peuple, être mis à mort, devant cette annonce de Jésus, le même Pierre s'écrie : "Non, jamais cela ne se passera pas ainsi. A Dieu ne plaise que tu doives souffrir et mourir". Jésus devant cette réaction de Pierre, Lui qui lui avait dit quelques instants auparavant : "Tu es bienheureux parce que c'est l'Esprit de Dieu qui te l'a révélé", Jésus maintenant dit à Pierre : "Passe derrière moi, tu es maintenant pour moi comme Satan, car tu mets des obstacles sur ce chemin que je dois prendre, tes pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes". C'est donc le même Pierre qui a su reconnaître en Jésus, le Messie, le Fils du Dieu vivant, et ce même Pierre qui devant l'annonce de la Passion défaille en sa foi et dit : non, il ne peut pas en être ainsi. C'est le même Pierre qui, d'un côté est inspiré par l'Esprit même de Dieu, et qui ici, s'entend dire par Jésus : "Tes pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes, et tu es pour moi comme un Satan". Un Satan, c'est-à-dire quelqu'un qui fait obstacle, quelqu'un qui est l'adversaire, qui met des pièges sur la route.

Ceci est fort important, car cela nous montre que l'illumination qui a permis à Pierre de proclamer le mystère de Jésus Fils du Dieu vivant, de Jésus Messie et Christ, cette illumination, comme Jésus le lui a dit, venait d'une grâce directement issue du Père. C'est le Père, qui, un court instant a illuminé le cœur et l'esprit de Pierre pour qu'il puisse proclamer que Jésus était le Fils de Dieu. Livré à ses seules forces, Pierre retombe dans des vues humaines, des pensées à très courte vue, où il lui semble que la Passion, la souffrance et la mort sont incompatibles avec cette gloire de Dieu qu'il vient de reconnaître en Jésus. Autrement dit, Pierre a pressenti quelque chose du mystère de Jésus, du mystère de la filiation divine de Jésus, du mystère de l'Incarnation qui va vers la croix, la Passion, la mort et la Résurrection, Pierre a pressenti quelque chose de ce mystère mais c'était infiniment au-delà de ses forces. Livré à lui-même, il défaille, il n'est pas capable de suivre Jésus. Il a reconnu en Lui le Fils de Dieu, mais quand ce Fils de Dieu annonce qu'Il va mourir, Pierre ne comprend plus.

C'est très important pour nous aussi, nous sommes comme Pierre. En face du mystère de Dieu, nous sommes profondément démunis, nos pensées humaines ne sont pas au niveau des pensées de Dieu. Nous ne sommes pas capables de comprendre le mystère de Jésus, comment sa gloire divine va se révéler dans cette plénitude d'amour qu'Il nous manifestera en acceptant de donner sa vie pour nous, de souffrir et de mourir pour nous. Nous ne sommes pas capables de pénétrer ce mystère-là. Le problème de la souffrance demeure pour nous un problème insoluble contre lequel nous nous battons et que nous n'arrivons pas à pénétrer. Seule, une illumination venue de Dieu peut nous permettre de pressentir quelque chose du mystère de Dieu qui est aussi le mystère de toute vie et de notre propre vie.

Ce n'est pas par des raisonnements plus compliqués les uns que les autres, ce n'est pas par des affirmations qui viendraient de notre sensibilité que nous pouvons pénétrer dans ce mystère, mais c'est seulement en nous mettant à l'écoute de Dieu, en regardant ce Christ en qui nous pressentons la gloire, et ce Christ qui est défiguré sur la croix, c'est seulement en nous laissant enseigner humblement, que nous pourrons peut-être entrevoir quelque chose de ce mystère de la vie, de celui de Dieu qui est aussi le nôtre, est qui est celui qui naît dans la souffrance et dans la mort. Que Jésus et le Père illuminent nos cœurs, nous donnent l'Esprit pour que nous puissions petit à petit pressentir quelque chose de ce mystère qui nous échappe toujours.

 

AMEN