L'ATTENTION AU MURMURE DE LA SOURCE INTÉRIEURE

He 11, 9-16 ; Mt 13, 1-17

(18 août 2004)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, dans cette page d'évangile, Jésus nous surprend un peu, car à la question des apôtres : "pourquoi parle-t-il au peuple en paraboles", nous nous attendrions à ce qu'Il explique que les paraboles sont des récits symboliques au travers desquels on pressent le mystère et on peut s'en approcher comme à tâtons, et pour en saisir le suc, la profondeur. Or Jésus semble avoir une conception très négative. Il dit que s'Il parle en paraboles c'est parce que les foules ont beau entendre, elles ne comprennent pas. Elles ont beau avoir des yeux, elles ne voient pas, parce que l'esprit de ce peuple s'est épaissi dit-Il. Et citant Isaïe : "Ils se sont bouchés les oreilles, et fermés les yeux, de peur que leurs yeux ne voient, que leurs oreilles n'entendent et que leur esprit ne comprenne, qu'ils se convertissent et que je les guérisse". Il semblerait donc qu'il y a un malentendu entre Jésus et les foules, puisque Jésus leur parle et les foules ne peuvent pas ou ne veulent pas comprendre, ne veulent pas entendre, que leurs oreilles se bouchent, leurs yeux se voilent qu'ils se ferment à la lumière du mystère qui leur est proposé et que de ce fait, ils refusent la guérison que le Christ voulait leur apporter.

Voilà une vision bien négative effectivement. Mais Jésus ajoute à l'adresse de ses disciples :"heureux vos yeux parce qu'ils voient, heureuses vos oreilles parce qu'elles entendent, et beaucoup de prophètes, de justes (Il parle des hommes de l'Ancien Testament dont nous parlait l'épître aux Hébreux) ont souhaité voir ce que vous voyez, mais ne l'ont pas vu".

Il y a donc plusieurs manières de ne pas voir. Il y a ceux comme le justes de l'Ancien Testament qui sont tout tendus vers une promesse, vers le mystère, mais les temps ne sont pas encore venus, ce mystère ne peut pas encore être dévoilé, alors, ils vivent dans l'élan de leur désir, portés vers ce mystère. Ils souhaitent voir, ils souhaitent entendre, et s'ils ne voient pas et n'entendent pas c'est parce que les temps ne sont pas encore accomplis, parce que la révélation n'est pas encore parvenue à sa maturité, et comme le dit l'épître aux Hébreux dans un passage un peu plus loin que celui que nous avons entendu : "ils ne peuvent pas parvenir à la plénitude sans que cette histoire soit accomplie et que la révélation soit achevée pour ceux qui ont la grâce de l'entendre pleinement". A ce moment-là, ces justes de l'Ancien Testament, cela fait partie de notre foi seront pleinement illuminés c'est ce qui s'est passé au moment de la Pâque du Christ, et ils sont entrés dans la plénitude de ce mystère.

Et puis, il y a une autre manière de ne pas entendre et de ne pas voir, qui ne tient pas à la suite des temps, à la succession des périodes du salut, mais qui tient au désintérêt, qui tient que nos yeux sont polarisés par autre chose que par le mystère de Dieu. Nous avons des soucis, nous avons des intérêts, nous avons des plaisirs, nous avons des besoins, toutes sortes de choses qui captent notre attention et qui font comme une sorte de brouillage dans l'émission radio de Dieu. Nous n'entendons pas parce que nos oreilles sont trop occupées à d'autres bruits. Nos yeux sont trop polarisés par d'autres recherches. Il faut bien comprendre qu'il y a une conversion du cœur, il y a une conversion du regard, il y a une conversion des oreilles. Il faut suffisamment être attentif pour saisir, pour entendre. Pour être attentif, il faut établir une hiérarchie des valeurs, il faut que ces bruits parasites soient remis à leur place. Il est nécessaire et légitime de se préoccuper de tout ce qui fait le quotidien de notre vie, mais ce qui est dangereux, c'est que cette préoccupation est tellement obsessionnelle, capte tellement toutes nos énergies et notre attention, qu'elle nous empêche de voir autre chose, d'entendre autre chose. Car l'essentiel de ce que nous avons à voir, de ce que nous avons à entendre, n'est pas nécessairement bruyant, n'est pas nécessairement éblouissant. Ce n'est pas ce qui brille qui est le plus important, ce n'est pas ce qui fait beaucoup de volume et de tapage qui est le plus important. Il faut que nous affinions notre regard, notre ouïe pour que nous percevions l'essentiel qui est toujours de l'ordre de la confidence, du murmure, de la petite lumière au milieu de la nuit.

Alors, frères et sœurs, il faut que nous retrouvions pour notre compte, l'attitude de ces prophètes, de ces patriarches, de ces justes de l'Ancien Testament. Eux non plus ne discernaient pas l'essentiel. Il était trop loin, il était encore trop obscur et mystérieux. Et pourtant, tout leur élan, tout leur désir se portait vers cet essentiel encore invisible, encore inaccessible. Ils savaient qu'ils étaient étrangers sur la terre, et même si cette terre était une terre promise, ils étaient quand même de passage, parce qu'ils aspiraient à plus que cela. Ils savaient que Dieu les appelaient plus loin, et donc, malgré tout ce qu'ils vivaient quotidiennement, et Dieu sait, si nous relisions l'Ancien Testament, il y avait de quoi capter leur attention, et pourtant, ils étaient tendus vers autre chose. Ils aspiraient à une patrie meilleure. Ils cherchaient la ville, ils attendaient la ville pourvue des fondations dont Dieu est l'architecte.

Nous aussi, sachons attendre, sachons nous tendre vers cet ailleurs où Dieu nous attend, où Dieu nous appelle, et tout en parcourant le quotidien de notre vie, ne perdons pas de vue cette source essentielle qu'il y a au fond de nous et qui nous appelle toujours plus loin, car Dieu est toujours plus grand, toujours plus beau, toujours plus vrai que tout ce que nous imaginons, tout ce que nous étreignons.

 

AMEN