AU COMMENCEMENT ET À LA FIN : LE PÈRE
Ap 21, 9-10+22-26 ; Mt 24, 29-36
(27 novembre 2003)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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omme il y a eu un commencement absolu, il y a une fin absolue. Le commencement absolu, le Père est seul avant même l'engendrement du Fils, et le secret de la fin appartient au cœur du Père seul. Les choses ne sont pas inscrites comme s'Il gardait pour soi et se promettait de nous les révéler en temps voulu, c'est l'identité même du Père comme créateur qui est en cause. Dire que seul le Père connaît la fin, et le moment venu de la fin, c'est ne pas comprendre d'emblée le fait qu'il y a une sorte de secret que le Père garderait pour Lui, mais c'est comprendre que la création dans son autonomie, telle qu'elle est, est en fait suspendue sans arrêt au pouvoir créateur de Dieu. A chaque instant, Dieu autorise, permet cette création qui est sortie de son être. Il y a derrière l'apparence du monde, la bonne comme la mauvaise, derrière la nature, le soleil, derrière la lune, il y a ce souffle, ce premier jet, cet instant, cette intention du Père de laquelle toute chose tient sa vie. Nous aussi, notre propre souffle, l'ordonnance du monde, les saisons, les jours, les nuits, le mouvement, dont nous pouvons penser qu'ils nous dépassent infiniment, ne sont rien par rapport au geste absolu dont ils sont issus.
Quand on entend ces textes, c'est pour entendre l'intention permanente, incessante, têtue, obstinée du Père qui soutient ce monde. C'est un acte du début, et un jour, non pas que cet acte cessera mais Ill le transformera, d'ailleurs de cet acte créateur, Dieu ne se contente pas de créer la terre, mais Il créa le Royaume, continuité et discontinuité par rapport à la terre, donc Dieu ne cessera pas de créer, mais Il continuera cette création au sens propre du terme en la transformant en cette ville promise Jérusalem, ce Royaume dont le Christ nous annonce sans arrêt sa proximité.
Mais on voit bien qu'à cet acte créateur de Dieu s'est substitué un acte salvateur, parce que non seulement il a fallu qu'il le maintienne, comme se le représentait les anciens, des piliers qui soutiennent et qui séparent les eaux d'en haut des eaux d'en bas, de même, cet acte créateur qui est un acte de pur amour, s'est transformé en acte de salut pour maintenir le lieu de vie, de naissance et de mort des hommes, pour éviter que les actes destructeurs que les hommes peuvent porter les uns contre les autres n'accélèrent la fin. La fin ne dépend pas de la décision des hommes, mais elle dépend de Dieu. En tout cas, c'est que dit le texte.
On a pu supposer au vingtième siècle, et au vingt et unième on continue, on a pu croire que nous pourrions nous détruire nous-mêmes. Je ne connais pas la réponse à la question : quel est celui qui ira le plus vite ? Les hommes et leur pouvoir de destruction, ou Dieu, qui vient sans arrêt essayer de maintenir la création dans un état d'ordre, pour qu'elle continue, cette terre qu'Il nous confiée ? Je pense que lorsque les hommes se sont dits qu'ils avaient le pouvoir de détruire la terre, il y a quelque chose de ce discours eschatologique de l'évangile qui est passé à la trappe. Si ce sont les hommes qui décident de la fin de la terre, il y a quelque chose de Dieu qui tombe, ce n'est plus la décision du Père, mais la décision des hommes. Il faut réfléchir sur l'articulation entre le pouvoir réel que nous avons depuis la bombe nucléaire, c'est trop clair, que nous avons de détruire cette terre qui nous a été confiée, et pourtant, l'évangile dans son langage propre ne cesse de dire que c'est le Père qui décidera de la fin.
Là, il y a une sorte de hiatus. On n'est pas obligé de tout expliquer en théologie, on peut aussi maintenir des questions qui attisent l'attention, qui suscitent la foi. Il y a des choses qui sont si épaisses de mystère, qu'elles doivent se transformer en nous en conversion. Vous l'avez entendu dans le texte : "Alors les nations se frapperont la poitrine". Il y a derrière l'avènement de tous ces signes, des tribulations, de ces mouvements cataclysmiques, il y a le fait du retard de conversion du peuple humain. Nous sommes toujours en retard d'une conversion, du changement de notre comportement. Il y a toujours le temps pour que cette conversion ait lieu, et Dieu ménage dans le temps la possibilité immédiate, mais réelle que l'homme change de cœur et de comportement.
C'est cela aussi la théologie, et cette porte que Dieu laisse ouverte. Je pense que si nous savions l'heure de la fin, nous ne nous donnerions plus à nous-mêmes le temps d'une conversion. Il y aurait une folie intérieure, d'éclatement, nous ne penserions plus qu'il serait nécessaire de nous convertir, les comportements complètement désordonnés. En ignorant cette fin, cette durée que Dieu veut nous donner, Il nous propose encore une fois son amour, son pardon, son chemin de salut, qu'Il ne cesse de dessiner avec le talent qui est le sien en chacune de nos vies.
AMEN