LE SANG INNOCENT PRÉSENTÉ AU PÈRE
Col 3, 1-4 ; Mt 23, 33-39
(10 septembre 2003)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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hose nouvelle dans la mentalité religieuse, qui jusque-là pensait qu'il y avait une sorte de fatalité. Il y avait les victimes qu'on ne comptait plus, ce sang innocent répandu à terre qui ne trouverait pas sur cette terre un justicier, de quoi le venger. C'est pourquoi les hommes avaient inventé à juste titre, des règles de violence entre eux qui permettaient d'étancher ou d'arrêter ce sang innocent en donnant le nombre exact de crimes qu'on pouvait faire en vengeance d'un meurtre. Les anciens avaient d'abord pensé soixante-dix victimes pour un meurtre, et puis l'humanisation commence à faire effet, on avait fini par compter, ce qui est une grande évolution dans l'humanité, un pour un, un mort contre un meurtre.
Il y a là cette vieille idée que celui qui meurt, ce n'est même pas une question de vengeance, mais c'est qu'on doit le compter quelque part, puisque celui qui meurt est celui qui est oublié. La première idée de la vengeance, c'est l'idée qu'on doit honorer celui qui est étant mort, peut se faire oublier, pour qu'il reste vivant dans la mémoire de ceux qui l'ont apprécié, c'est cela l'idée. Ce n'est pas tellement de laver comme on le dit, dans le sang, un meurtre, mais c'est parce que celui qui meurt est effacé de la mémoire des vivants. Il faut donc maintenir autrement, et maintenir autrement, c'est poser un acte violent, évidemment, dans l'égalité, qui est de maintenir comme en dessin, celui qui a disparu.
Avec l'évangile, on arrive à une sorte de révolution de cette mentalité, où Jésus nous dit que le Père tient les comptes. L'idée est celle-ci : depuis le début de l'humanité, Dieu entend le sang d'Abel, prototype de la victime innocente, toute la famille innombrable d'Abel, que les journaux déclinent. Récemment, un livre extrêmement intéressant relate le million de victimes du génocide du Rwanda, et le journaliste américain a fait parler les bourreaux. Il y a une sorte d'analyse très intéressante de ce déclenchement incroyable de la banalisation du mal, certains bourreaux disant qu'ils ne savaient pas qu'il y avait au fond d'eux cette racine pourrie du racisme, et qu'elle a été presque collective, immédiate. On a assassiné avec des machettes, tous les Tutsis, et réciproquement les Hutus, parce que la violence s'est déclenchée de part et d'autre. Il y avait cette racine explosive qui a saisi les Caïen contre les Abel. Le devoir de ce journaliste est de tenter de faire parler pour qu'on parle des victimes, pour que justement, non seulement on essaie de comprendre la raison de ce génocide incroyable, imprévisible, que des nations occidentales ont, au début, totalement ignoré, et après n'y pouvant plus rien, mais on a affaire à un génocide quasiment à la fin du vingtième siècle, qui malheureusement renouvelle les vieilles idées de génocide de tout ce courant de siècle.
L'évangile annonce que Dieu, Père tient les comptes de tous ceux qui sont des victimes innocentes. Pas une goutte de sang ne sera versé sans que le Père ne le sache, l'entende, et un jour dévoile ses comptes. Non pas qu'on fasse payer, car la chose est différente dans la justice divine, mais il y aura une justice divine à l'égard de l'innocence. C'est dans cette mentalité-là que s'inscrit définitivement l'agonie et la mort du Christ qui, comme nouvel Abel, prend sur Lui les anciens mais aussi les nouvelles victimes qui ne seront pas oubliées parce qu'elles sont dans la mémoire du Fils, présentées au Père.
AMEN