ENTENDRE ET ACCUEILLIR L'APPEL PERSONNEL DE DIEU
Jg 16, 15-21 ; Mt 19, 16-30
(19 août 2003)
Cathédrale saint Pol de Léon
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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i vous le voulez bien, nous laisserons de côté Samson et Dalila, puisque hier le Frère Daniel vous a déjà parlé longuement des résistance de Samson aux avance de Dalila, mais aussi du moment où il a succombé, ce que nous venons d'entendre aujourd'hui.
Je vais plutôt parler avec vous, de l'évangile. Je reviendrai d'ailleurs sur l'évangile que nous lisions hier. Hier, devant les questions des pharisiens, Jésus affirmait que le mariage vient de Dieu, et que l'homme ne peut pas séparer ce qui a été uni par Dieu Lui-même, affirmant ainsi la grandeur de cet amour de l'homme et de la femme dans le mariage, ce qui fait d'ailleurs du mariage un sacrement, un lieu de grâce, un lieu où Dieu entre en contact avec l'homme, et à travers un événement de la vie humaine, Il se donne à nous. A travers l'amour humain, Dieu se donne, c'est la grandeur du mariage.
Ensuite, à la suite de cet évangile d'hier, Jésus, devant une réflexion un peu vulgaire des apôtres : "puisqu'on ne peut pas répudier sa femme, alors, il n'est pas expédient de se marier", disaient-ils, Jésus a élevé le débat et il leur disait : "Tout le monde ne peut pas comprendre ce dont nous parlons. Il y a des gens qui sont eunuques par nature, parce qu'ils sont nés comme cela, il y en a d'autres qu'on a rendu eunuques par la main des hommes (pratiques un peu barbares qui existaient autrefois), et puis, il y a ceux qui se sont rendus eux-mêmes eunuques pour le Royaume des cieux, annonçant ainsi la chasteté pour le royaume". Et Jésus ajoute : "Qui peut comprendre, qu'il comprenne", comme s'il s'agissait là d'un mystère auquel certains sont conviés et d'autres pas. C'est fort important d'ailleurs, parce que dans la tradition de l'Église on a toujours été tenté, saint Paul le dit, de placer la virginité au-dessus du mariage, ce que Jésus n'a jamais dit, alors que ce que Jésus affirme, c'est que les vocations sont différentes, et que certains sont appelés à ce sacrifice de l'amour humain pour le Royaume de Dieu, mais d'autres manifestement n'y sont pas appelés. Ils ne sont pas pour autant privés de la grâce puisqu'il vient de dire que le mariage est un sacrement source de grâce, et qu'il est sorti des mains de Dieu. Il s'agit donc là de vocation au sens exact du terme, c'est-à-dire un appel de Dieu qui est un appel personnel, personnalisé, et que chacun doit recevoir comme une grâce, sans chercher à se mesurer aux autres, car rien n'est moins évangélique que de dire : ma façon de vivre est meilleure que la tienne, et je suis placé plus haut dans le Royaume des cieux. Qui peut dire une chose pareille aux yeux de ce qu'est la gratuité absolue de la grâce de Dieu qui est donnée à chacun d'une manière unique, personnelle et différente ?
Aujourd'hui, c'est un peu la même chose. Dans le passage d'évangile que nous venons de lire et qui fait suite presque immédiatement à celui que nous lisions hier, il ne s'agit plus de chasteté ou de mariage, il s'agit de commandement ou de quelque chose d'autre. Un jeune homme riche, et c'est sur le problème de la gestion des biens, de la richesse et de la pauvreté que va se situer cette fois-ci la réflexion à laquelle Jésus nous convie, un jeune homme riche donc, demande à Jésus ce qu'il faut faire pour être sauvé, et Jésus lui dit qu'il faut vivre selon la Loi de Dieu, les commandements de Dieu qu'Il énumère, et qu'Il termine, non pas selon le Décalogue, mais selon sa doctrine évangélique propre, par celui qui résume tout : "Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Fais cela et tu iras au Royaume des cieux". Voici encore une voie royale, évidente, ouverte à tous, et qui et celle de la gestion évangélique de la vie quotidienne, pour qu'en toutes choses, qu'il s'agisse des biens, des richesses, des relations avec les autres, qu'il s'agisse des relations dans la famille : tu ne commettras pas l'adultère, dans la gestion quotidienne des biens, il s'agit d'aimer, d'aimer l'autre comme soi-même et de mettre cette loi d'amour en pratique dans tous les détails de la vie. Voilà ce que Jésus offre à la suite de Moïse, mais en le dépassant nettement, puisque même si "tu aimeras ton prochain comme toi-même" se trouve dans le Lévitique, cela ne fait pas partie des dix commandements, et avant Jésus, on n'avait jamais mis ce commandement au centre de la Loi, comme en étant à la fois le résumé et ce qui la transcende. Voilà donc la voie.
Le jeune homme cherche quelque chose de plus. Et à ce moment-là Jésus va lui proposer, non pas une autre loi, non pas une loi qui s'ajouterait à la précédente, et qui le mettrait dans une catégorie nouvelle, Il va lui proposer un dépassement. Comprenne qui pourra là aussi ! Ce dépassement, c'est de tout donner : "Prends tous tes biens, va et donne tout aux pauvres". Et puis, l'essentiel : "Viens et suis-moi". C'est-à-dire marche à mes côtés, non pas que ceux qui observent les commandements ne marchent pas à la suite de Jésus, mais "suis-moi", en imitant même ce qu'il peut y avoir de gratuit dans la vie de Jésus qui ne s'est pas marié, qui n'avait pas "de pierre où reposer la tête", qui n'avait aucune richesse entre les mains, qui a accepté de donner même sa volonté libre pour accomplir le dessein du Père : "Que ta volonté soit faite et non pas la mienne". Alors … "viens et suis-moi !" Ce n'est pas une obligation, ce n'est pas une voie supérieure, c'est quelque chose qui s'adresse à toi, puisque ayant observé les commandements et l'amour lui-même, tu sens comme une sorte de manque en toi et tu aspires à autre chose.
Je crois qu'il est extrêmement important de bien comprendre ainsi qu'il n'y a pas dans l'Église des hiérarchies entre ceux qui auraient seulement une vie normale et ceux qui auraient une vie supérieure, il n'y a pas de catégories. Il y a dans l'Église un phénomène fondamental qui est commun à tous et qui est pourtant différent chaque fois, c'est ce qu'on appelle "la vocation". La vocation, c'est-à-dire cet appel intérieur que Dieu nous adresse à chacun et qui est différent chaque fois. L'un sera appelé à se consacrer aux pauvres, un autre sera appelé à la prière solitaire, un autre sera appelé à l'annonce de l'évangile, un autre sera appelé à sanctifier la vie quotidienne dans le mariage, chacun de façon différente. Mais ce qui est important, c'est l'appel reçu au plus profond de notre cœur, et cet appel qui s'adresse à nous de manière personnelle, c'est une relation de personne à personne. Le Royaume, l'évangile, c'est une relation de personne à personne, entre la personne de Dieu, du Christ, et notre personne. D'une certaine manière, les autres n'ont pas à entrer dans cette considération, ni pour l'infléchir, ni pour y intervenir, ni pour faire des comparaisons. Tout ceci n'a pas de sens. D'ailleurs, vous le savez, la manie de la comparaison qui existe non seulement dans l'Église, mais dans toute l'humanité, est finalement une manière de rabaisser toute chose au niveau du quantitatif. La comparaison, cela marche exactement avec ce qu'on peut mesurer, peser. Un kilo, c'est plus qu'un demi-kilo, un kilomètre c'est plus que cinq cents mètres. En matière quantitative, cela a un sens. Est-ce que le rouge est plus que le vert, est-ce que la lumière est plus que la nuit ? Cela n'a pas de sens ! Il y a un mystère de la nuit, comme il y a un mystère de la lumière, il y a une splendeur des couleurs, une splendeur des fleurs, on ne peut pas dire que telle fleur est plus belle que telle autre, ou que telle personne est plus intelligente ou plus humaine, plus belle qu'une autre, cela n'a pas de sens. On n'est pas plus ou moins, on est autre, on est différent. Ce qui fonde cette différence au plus profond de nous-même, c'est la Parole de Dieu adressée à nous et à nous seul, que l'on appelle la vocation, c'est-à-dire, cet appel, cette conversation, ce dialogue entre nous et Dieu par lequel Dieu nous conduit, nous appelle et chaque fois d'une façon unique et différente. Encore faut-il écouter cet appel. Encore faut-il ouvrir notre cœur à cet appel. Encore faut-il accueillir cet appel et répondre à cet appel.
Vous le voyez, le jeune homme riche, à qui parlait Jésus, avait lui-même établi la conversation à un certain niveau, et puis tout d'un coup, il s'arrête. Quand Jésus lui dit : "Vends, quitte tout et suis-moi", entendant cette parole, il s'en va "triste parce qu'il avait de grands biens" et parce qu'il n'accepte pas de mettre en jeu ce à quoi il tient à cause de cet appel de Jésus que pourtant il avait lui-même sollicité.
Ne nous disons pas : pourquoi ai-je reçu tel appel, pourquoi l'autre en a reçu un différent ? Est-ce mieux ainsi, ou mieux autrement ? Non ! Disons-nous : quelle est la Parole de Dieu au fond de mon cœur, au fond de ma vie, comment répondre à cette Parole ? Car tout le problème est là, et d'une certaine manière, il n'y a pas d'autre solution que de répondre à la Parole de Dieu telle qu'elle s'adresse à nous. Je me suis toujours demandé ce qu'il en était advenu de ce jeune homme. Saint Marc, dans un texte parallèle nous dit qu'au cours de la conversation, quand le jeune homme lui-même se prête à aller plus loin, "Jésus l'aima". Non pas qu'il ne l'ait pas aimé avant, mais Il a mis au niveau de cet amour de personne à personne, encore un fois intime, de ce qu'Il allait lui dire : "Viens et suis-moi". Jésus l'a aimé et le jeune homme n'a pas répondu à cet appel de Jésus, il s'est écarté, il s'est éloigné. Est-ce que Jésus a cessé de l'aimer ? Est-ce que Jésus l'a aimé autrement ? Est-ce que Jésus s'est conformé au refus de ce jeune homme ? Ou bien, est-ce que d'une manière que nous ignorons, et je crois que mystérieusement Il le rattrapera d'une autre façon un jour ou l'autre, parce que je crois que les dons de Dieu sont sans repentance, et que Dieu ne peut pas nous appeler et ensuite changer d'avis, mais encore faut-il que par des chemins qui sont les siens et qui sont imprévisibles, Dieu nous aide à répondre si nous n'avons pas voulu, et à trouver une autre manière, un jour, de lui répondre.
Soyons ouverts à cet appel de Dieu, soyons ouverts à cette permanence de la vocation et faisons en sorte que le dialogue soit toujours vivant entre Dieu et nous.
AMEN