LA RÉVÉLATION DU CŒUR DE DIEU
Jg 6, 25-32 ; Mt 10, 34-42
(27 juin 2003)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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a pensée de l'homme est assez infirme, et au fond, elle peine à visiter et à fréquenter ce qui doit être le centre du mystère de Dieu, son cœur, là où s'est mis en place cette décision éternelle d'aimer et de prendre le risque de ne pas être aimé en retour. Telle est la décision du Père.
Il y a une sorte de préliminaire solide, compact, définitif d'aller jusqu'au bout de cet amour du cœur du Père, du centre du Père, le plus palpitant, le plus vivifiant, le plus énigmatique de la vie de Dieu, et de s'en tenir à cette ligne d'aller jusqu'au bout où cet amour le conduire, quitte à perdre son Fils.
Dans cette histoire de Dieu et des hommes, nous étions très loin de pouvoir penser, imaginer, que Dieu avait gardé en Lui un tel dessein, inscrit en lettres définitives, dans le cœur du cœur. Les textes de révélation nous ont aidé en quelque sorte à enlever voile après voile pour que nous puissions entendre, appréhender la largeur, l'intensité, la profondeur, la ténacité de ce dessein divin. C'est très intéressant, parce que cette fête du Sacré-Cœur est souvent relue, pensée et vécue de manière plus subjective et plus sentimentale, et je pense que souvent, quand il y a une lecture subjective comme cela d'un mystère de Dieu, c'est qu'au fond, l'esprit humain regimbe contre le mystère même de Dieu. Plutôt que d'essayer d'appréhender l'intensité théologique du mystère de Dieu, c'est une sorte de récupération un peu sentimentale, qui a l'air, mais c'est un véritable leurre, de donner l'impression qu'on rentre mieux dans le mystère de Dieu en étant plus sentimentalement accordé à Lui. L'histoire même de cette fête du Sacré-Cœur prouve que tout en fêtant quelque chose de profondément théologique, un dévoilement du secret du cœur de Dieu, Dieu s'est laissé caricaturer dans les âges de l'histoire de l'Église par une vision un peu plus subjective, plus sentimentale qui n'a pas compris le but et l'idée centrale de cette fête.
Souvent d'ailleurs, quand nous sentimentalisons notre foi (cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas des éléments de sentiments dans notre foi, qu'il n'y a pas d'éléments subjectifs qui s'y glissent), mais quand les sentiments subjectifs président notre foi, il y a de fortes chances, c'est comme un indice en nous, de penser que nous avons évité le contact avec Dieu, et que nous avons occulté cette intensité lumineuse d'amour de Dieu, parce qu'elle nous est difficile à envisager, et nous l'avons prise et relue sur le mode trop humain.
C'était d'ailleurs en prenant les mots même de "cœur", mais voyez la difficulté d'envisager ce qu'est Dieu, c'est qu'il nous faut bien emprunter des mots humains pour dire ce qu'est Dieu. Je rêve toujours d'un langage qui nous permettrait d'appréhender Dieu dans le langage de Dieu, mais Dieu a accepté qu'on se trompe un peu sur Lui en employant des mots humains, pour parler de Lui. Je pense que quand nous serons devant sa face et dans sa lumière, nous "parlerons Dieu" et nous nous réjouirons de "parler Dieu". Nous laisserons tomber les mots les uns après les autres qui étaient simplement des tentatives pour cerner le mystère de Dieu. La liturgie est un moment où nous nous apprêtons à quitter le langage humain pour en emprunter un autre qui nous ouvre au langage de Dieu, et nous parlerons les uns et les autres, "Dieu", couramment, on pourrait dire "cœur-amant", de cœur à cœur.
Il ne faut jamais oublier que la façon dont nous récupérons à nous une fête aussi centrale que quand on parle du cœur de Dieu, c'est que nous nous masquons à nous-mêmes cette sorte de mouvement d'évitement. Parce qu'il y a une vision dans le Sacré-Cœur qui est une vision de souffrance et de douleur, et au fond, instinctivement, et nous avons bien raison, nous détournons les yeux de notre cœur et de notre âme, de notre pensée de cette vision de souffrance offerte pour nous. Une autre manière que nous avons eu d'éviter le face à face avec cette générosité sans compter, et le mot générosité comme il est faible et petit par rapport à ce que Dieu propose, c'est qu'effectivement, nous l'avons pris sur nous et nous avons justifié nos propres souffrances, et celles des autres aussi d'ailleurs, en pensant que c'était une sorte de calcul pré-sadique, nécessaire pour justifier les souffrances des hommes.
Il y a donc toujours des sentiers de traverse qui nous permettent, qui sont comme les moyens que nous toujours à l'intérieur de nous-mêmes pour quitter ce face à face avec ce que Dieu dessine de Lui et dit du plus profond de Lui-même. Quand nous reprenons comme au cœur du cœur le dessein du Dieu, que nous réentendons ce dessein, ne croyons pas que nous sommes plus avancés que les anciens, qui avaient besoin d'une sorte de relecture. Quand dans l'Ancien Testament, les anciens pensaient que le mal venait de Dieu, nous ne pouvons pas les considérer de haut en pensant qu'ils étaient idiots, mais c'est qu'il y a une sorte de pédagogie que nous devons accepter de mener en nous, pour ne pas éviter d'entendre et de rencontrer la totalité du mystère de Dieu, et la manière dont Il est venu sauver tous les hommes, et que cette proposition est efficace, réelle, pleine, et qui est visible dans le cœur blessé du Fils.
AMEN