L'ÉCHEC DE LA PROMESSE A ISRAËL

Rm 12, 14-21 ; Mt 23, 33-39

(12 septembre 2002)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

e passage que nous venons d'entendre fait partie de ces invectives anti-judaïques que l'on retrouve périodiquement dans l'évangile de Matthieu, qui évidemment ne sont pas très rassurantes. On a effectivement l'impression que l'évangéliste rapporte des paroles de Jésus, des paroles exaspérées, des pa­roles de colère, des paroles de violence et de menace. C'est vrai aussi que la manière dont une certaine lec­ture de l'évangile à travers la tradition chrétienne a exploité ces textes, n'est pas très glorieuse, et même parfois répréhensible et inadmissible, mais, en fait, c'est vrai que Matthieu nous a rapporté ainsi la prédi­cation de Jésus au moment où Il arrive à Jérusalem.

C'est évidemment une prédication extrême­ment tendue, c'est le moment où Jésus fait son dernier voyage, sa dernière montée à Jérusalem, et où semble-t-il, c'est le moment de l'affrontement maximum entre lui qui désormais déclare ouvertement sa mission messianique, et d'autre part un refus de plus en plus obstiné et rigide de la part des grands-prêtres. Si bien que dans le contexte historique, on peut assez bien imaginer que Jésus ait prononcé des paroles extrê­mement dures sur cette génération, d'autant plus que là, Il ne s'adressait pas au petit peuple, mais Il invec­tivait les responsables, les prêtres, les scribes, et les pharisiens.

Cela dit, reste l'énigme, qu'est-ce que cela veut dire ? On peut déjà dire une chose, c'est que le peuple juif, dès la première génération a subi une crise absolument terrible qui est au-delà même de ce que Jésus avait annoncé. La guerre juive menée par les romains contre Israël a entraîné une série de ca­tastrophes à la fois politiques, sociales, et pratique­ment la destruction de tout ce que le peuple juif avait compté du point de vue de son histoire, de son instal­lation sur la terre, de ses coutumes religieuses, et il a fallu un quasi miracle pour que cela puisse tenir au-delà de la répression de cette révolte des années soixante-dix, donc une génération après le Christ. Effectivement, c'est ce que Jésus avait en vue dans son discours prophétique lorsqu'Il annonçait cette foule de malheurs qui allait s'abattre sur son peuple.

Là où nous faisons peut-être une lecture un peu déviante de ces textes, c'est que Jésus ne le dit pas de gaîté de cœur. Si Jésus, à ce moment-là parle aux responsables du peuple, de faon aussi sévère, aussi dure, c'est parce que d'une certaine manière, je dis bien d'une certaine manière, l'échec de sa mission. Quand Jésus vient par le mystère de l'Incarnation, pour Israël, Il vient vraiment pour lui. Il vient vrai­ment pour que le peuple d'Israël soit le peuple mes­sianique. Donc, c'est cela que Jésus apporte, Il apporte à Israël la pleine vérité pour Lui-même. Le refus de la parole de Jésus est beaucoup plus dramatique que par exemple, la parole des prophètes de l'ancien Testa­ment. Les prophètes de l'ancien Testament corrigeaient Israël sur un point ou sur un autre de ses comportements, de sa manière de voir, de sa manière d'agir, mais c'était chaque fois au coup par coup. C'était de la "correction fraternelle", comme on dit dans les milieux monastiques, c'était de dire qu'on n'était pas au point par rapport à la Loi. Mais ici, quand Jésus s'adresse à son peuple, et Il s'adresse en priorité à son peuple puisqu'Il s'adresse aux responsa­bles mêmes de ce peuple, là, ce n'est pas simplement des petites remarques pour lui dire que cela ne va pas très bien, qu'il gagne trop d'argent avec le trafic du temple et des sacrifices, mais c'est pour dire carré­ment qu'ils sont en train de sortir de la vocation mes­sianique que Dieu leur a donné.

C'est cela qui est dramatique dans ce moment de clivage, de rupture entre Israël et Jésus, c'est que Jésus veut appeler Israël à la plénitude de sa mission, et Il voit déjà ce que saint Paul essaiera d'expliquer trente ans plus tard dans l'épître aux romains, Il voit déjà que son peuple ne répond pas, et que la majorité de son peuple est en attitude de refus vis-à-vis de ce message. Par conséquent, je crois qu'il faut compren­dre ces invectives et cette violence comme une ultime tentative de dernière offre. C'est cela qui fait le drame de ce texte, et le drame de l'histoire du peuple dans la génération qui suit.

Historiquement, c'est évidemment une chose dramatique, puisque vous le savez maintenant, l'Église est fondamentalement composée de païens, on ne peut pas dire que tout Israël y soit, loin de là, et que la solution actuelle que nous vivons, l'Église issue du paganisme, dans l'esprit de Jésus, c'est un pis-aller. C'est pour cela que saint Paul dira que nous sommes comme des morceaux d'oliviers sauvages greffés sur l'olivier franc, ce qui veut dire que la base messiani­que d'Israël a été extrêmement faible, les toutes pre­mières communautés chrétiennes et ensuite, petit à petit, cela s'est distancé et séparé. L'Église actuelle est une sorte de roue de secours pour que continue la proposition messianique. Et c'est la raison pour la­quelle aujourd'hui encore, comme dit saint Paul, Israël et l'Église sont dans cette situation de jalousie et de rivalité puisque les païens ont ce que devrait avoir Israël. En fait, nous sommes des usurpateurs. Nous avons finalement, grâce au faux-pas d'Israël comme le dit saint, Paul, hérité d'une promesse qui était faite fondamentalement pour Israël. Alors que nous de­vions y entrer par Israël en entier, nous y sommes entrés par un tout petit reste d'Israël qui consiste dans le Christ, la vierge Marie, les disciples et les premiè­res communautés juives.

Je crois que cela peut nous faire réfléchir sur le drame de l'histoire. Le problème il est là : cet évan­gile nous montre le caractère dramatique de l'histoire de la Révélation. Ici, c'est un des plus grands échecs de la Révélation chrétienne, c'est-à-dire que la bonne nouvelle du Salut par le Messie, passe à tout le monde, et il va falloir que cela passe autrement que d'une certaine manière, Dieu l'attendait.

Cela occasionne beaucoup de conséquences pour notre propre vie, pour notre propre manière d'envisager notre existence en face de Jésus-Christ comme Messie. Nous aussi, de temps en temps, nous mériterions que s'appliquent ces paroles parce que nous ne répondons pas à l'appel messianique tel que Dieu nous le donne en Jésus-Christ, et nous sommes toujours aussi coupables, nous méritons les mêmes paroles dures que celles que Jésus a adressé à son peuple au moment que rapporte saint Matthieu.

Que ce soit pour nous l'occasion de prier en­core et toujours pour le peuple d'Israël, pour le peuple juif qui est toujours dans l'offre de la promesse et qui est toujours pour l'instant, dans cette attitude de rup­ture, lui de son côté, alors que Dieu de son côté, continue à promettre, et prions aussi pour nous, pour que nous sachions comme chrétiens issus du paga­nisme, trouver petit à petit les chemins qui ouvriraient à cette réconciliation et à cet accomplissement de la promesse messianique.

 

 

AMEN