MON FRÈRE ET MON PIÈGE
Ap 22, 16-17+20-21 ; Mt 25, 31-46
(1er décembre 2001)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
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ieu seul me voit, cela peut nous sembler très traumatisant de faire cette découverte, de ce qui paraît être le cœur de cet évangile d’aujourd’hui, de vivre sous le regard de Dieu et d’imaginer que Dieu nous épie à chaque instant, Lui qui voit tout et sait tout. On l’a dit souvent et longtemps aux petits enfants pour leur signifier que quand ils volaient la confiture le soir, Dieu les voyait, cela peut nous sembler puéril et anodin, mais hélas, les conséquences de ce genre de discours peuvent être terribles, car en définitive, nous allons vivre notre relation avec Dieu sur ce mode d’un Dieu omniprésent, d’un Dieu qui surveille et juge, épie. A la place de Dieu qui nous épie, non pas pour nous trouver en faute mais qui nous épie comme le Bien-Aimé épie sa bien-aimée derrière le treillis, dans le Cantique des Cantiques, à la place de vivre cette relation dans une intimité de confiance, nous allons plutôt avoir le sentiment que ce Dieu au-dessus de nous est là à chaque instant pour relever non pas ce qui est beau, mais ce qui est moche, ce qui est laid, nos propres fautes.
Dans cet évangile, on peut penser que Dieu se plaît à nous jeter dans les pattes, notre frère, qui pourrait se résumer par un mot, mon frère et mon piège. Est-ce que notre frère est un piège ? Comme une mine qui peut sauter en une fraction de seconde, parce que je n'aurais pas su le reconnaître, parce que je n'aurais pas su lui donner de l'eau, est-ce que ce frère est un piège qui va me faire tomber et qui sera l'occasion pour moi d'être jugé et de finir dans la Géhenne ? Je crois au contraire que cet évangile du jugement, qui est souvent perçu comme un évangile terrible, grandiose et qui nous dépasse et nous rend si petit et si faible, pour moi, cet évangile se révèle être l'évangile de la tolérance, de la miséricorde, dans le sens où c'est d'abord l'évangile de la surprise. Je crois que notre grande difficulté, ce qui pourrait justement nous amener à voir dans ce discours sur nos frères, de dire que notre frère est un piège pour moi, ou de penser que Dieu me tend un piège à chaque moment, c'est le problème que nous rencontrons de faire rencontrer notre désir et le désir de l'autre, l'adéquation de ce que nous aurions envie de donner à l'autre et de ce que l'autre a envie de recevoir. Aussi je crois que le problème n'est pas de refuser de donner de l'eau à celui qui a soif, mais ce serait plutôt de donner à manger à celui qui a soif, ou nous visiterons celui qui est nu, une sorte de décalage entre ce que nous avons envie de faire à l'autre, parce que nous sommes quand même plus souvent qu'on ne le croit, remplis de bons sentiments, de désirs auprès de nos frères, et nous dérapons : j'ai envie de te faire du bien, je sais ce qui est bon pour toi, malheureusement bien souvent, nous croyons faire le bonheur de l'autre, mais c'est pour faire notre propre bonheur.
La grande difficulté est cette rencontre entre les deux désirs, une espèce d'acuité du regard axé sur la surprise, parce que je crois que si mon frère est un piège pour moi, si Dieu est celui qui m'épie, pour chercher ma faute, nous aurons peut-être tendance à prendre tout ce que Jésus raconte, tous les exemples qu'il donne, et à les ériger en programme idéologique, et de finir nos soirées en disant, voilà, je coche mes petites cases, et je suis persuadé d'avoir fait le bien. Ce que je dis n'est pas pour vous décourager, attention, je ne vous décourage pas, mais je crois que ce que le Christ veut dire, au-delà d'une trame précise, peut-être de la manière dont nous envisageons justement la charité dans le caritatif, c'est peut-être de nous dire : attention, nous voulons faire du bien, mais comment pouvons-nous appliquer ce programme ? Expliquer que ce programme est lié à un visage, de celui que je vais rencontrer, il est lié au désir de l'autre, et qu'il m'est demandé de m'assouplir et de chercher ce que l'autre désire. Et je crois aussi comme évangile de la surprise, c'est la surprise de ces gens à qui le Christ dit qu'ils ont su donner à boire, qu'ils ont su donner à manger à l'autre, et ils répondent : mais quand l'avons-nous fait ? Cela nous renvoie à des gestes, à des paroles qui sont allés beaucoup plus loin que ce que nous pensions au départ, des petites choses anodines pour nous mais qui ont une immense répercussion sur l'autre et nous n'y prêtons pas toujours attention.
Frères et sœurs, je pense que ce jugement qui nous attend, ce n'est pas le jugement de la culpabilité, ni des moments où nous sommes passés à côté, nous avons toute la vie pour aimer, aimer mal, un peu, difficilement, et jamais parfaitement, et de découvrir que dans ce jugement Dieu nous donnera de revoir dans notre vie des petits signes, des petits clins d'œil des moments où nous ne savions pas que nous donnions justement à boire à notre frère.
AMEN