TRANSFORMATION ET DÉPLOIEMENT
2 M 1, 18-22 ; Mt 22, 23-33
(6 septembre 2001)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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a question posée dans cet évangile est la suivante: qu'emportons-nous dans l'au-delà ? De la vie humaine, des relations que nous avons établies les uns avec les autres, qu'est-ce qui perdure et traverse le passage de la vie à la mort et de la mort à la vie ? En fait, cette vieille question qui hante la mentalité des anciens à savoir qu'est-ce que nous emmenons, au point même que certains rois comme les pharaons se faisaient entourer de tous les trésors nécessaires pour tenir toute l'éternité, et même dans certaines civilisations, on tuait les serviteurs et les esclaves des rois afin qu'ils continuent à les servir dans l'au-delà. Comment se fait le voyage ? comment se fait le transport ? Comment se fait le passage ? Comment passe-t-on la douane ? C'est la question qui est posée à travers cet évangile, à travers cette petite histoire prétexte : de qui sera-t-elle l'épouse ? Et Jésus voile et camoufle la réponse, Il ne donne pas de répons. Il y a un peu de perversité dans la façon dont les pharisiens lui ont posé la question mais au fond, cela repose sur une inquiétude qui a alimenté et secoué : qu'emmène-t-on ? Evidemment la tradition qui est la nôtre maintenant, le fantasme est de dire que nous y allons tout nu, tout cru, chaste et obéissant et pauvre, comme les vœux monastiques le préfigurent, comme nous sommes nés. Ce qui est vrai, mais qu'en est-il des relations ? Après tout nous acceptons peut-être d'y aller sans bagages, mais dans le mot bagages, il n'y a pas seulement du matériel, mais il y a aussi ce que nous avons pensé, vécu, ce que nous avons ressenti, qui nous avons aimé. Et là-dessus, Jésus ne nous répond pas autre chose que : "Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob." Il donne le nom des morts-vivants qui sont présents autour de Lui et qui forment ce commencement, cette amorce de Royaume. Il n'y a donc pas de réponse de la part de Jésus sur ce passage.
La seule façon dont nous pouvons le penser maintenant, dans l'évangile, c'et qu'il n'y a pas "passage", au sens d'une douane étroite où l'on contrôlerait la tenue et la lourdeur de nos bagages, mais il y a transformation. L'hypothèse que nous pouvons formuler, c'est en fait que rien ne se perd, et tout passe au crible d'une certaine transformation, et que l'idée un peu étroite de savoir de qui elle sera l'épouse est une façon un peu trop serrée de considérer le problème, car il peut être possible qu'elle soit l'épouse de ces sept hommes en même temps, ou du moins, de pouvoir déployer un type de relation qu'elle aurait eu avec chacun d'eux, c'est d'ailleurs une histoire prétexte, un peu scolastique.
Il y a deux mots qui peuvent nous aider à imaginer simplement la façon dont nous vivrons après, c'est: transformation et déploiement. Nos registre humains sont assez étroits et finalement ne nous permettent pas d'imaginer que les choses puissent être vécues autrement qu'exclusivement, parce que si elle est l'épouse d'un tel, elle n'est pas l'épouse du second. Et Jésus tue cette exclusivité, car les choses peuvent s'ajouter sans s'exclure, se déployer sans se soustraire.
Je vous propose comme méditation pour aujourd'hui, cette ouverture pleine. J'en prends pour preuve notre propre fonctionnement psychique, c'est-à-dire la mémoire : nous ne pouvons pas collecter et garder en mémoire tous nos souvenirs, sinon nous deviendrions fous. Il y a un tri systématique qui fait que nous acceptons d'engranger et d'avoir à disposition de notre esprit un certain nombre de souvenirs récents ou plus anciens, peu importe, ce n'est pas une question de distance par rapport au présent, mais nous ne pouvons pas tout garder. Or, un jour, nous recevrons notre vie dans la totalité de ce qu'elle a été, tout, absolument tout. Actuellement, nous vivons dans un perpétuel mouvement de refoulement et d'oubli ce qui est la garantie de notre santé mentale. En Dieu, nous recevrons la totalité de tous les instants de notre vie qui serons passés dans cette machine de déploiement, la transformation que Dieu apparemment nous propose par la vie que nous avons déjà avec Lui et qui inaugure cette transformation, cette vie première appelée à devenir une vie définitive et éternelle en Lui.
AMEN